20/12/2006

Et le ciel est bleu -2006-

Et le ciel est bleu

 

 

« Papa, je t’écris du Liban.

 

Je suis descendue à l’hôtel Napoli. En plein ventre de Beyrouth. Et le ciel est bleu. Le chauffeur de taxi qui m’a embarquée à l’aéroport m’a confirmé qu’hier encore le Hezbollah maintenait sa pression sur le Premier ministre… Oh… Papa, pourquoi te parler de ces choses qui ne te concernent pas ? Beyrouth… Je n’avais jamais cru que j’y mettrais les pieds. Pour quoi faire ? Pour quoi entendre ? Pour quoi voir ? Pour quoi dire ? Papa, je t’écris sur des feuillets au sigle de l’hôtel. Mes mots sont désordonnés. J’ai laissé Lionel à Bruxelles. Avec cent questions. Et je suis partie avec les miennes. Cent questions. Et c’est très dur. Et le ciel est bleu. Et merde. Et je pleure. Tu vois, ce Liban qui se déchire, se renoue et se re-déchire, ce Liban qui se détruit, se relève et se re-détruit, ce Liban de la honte et de la fierté, ce Liban toupie qui tourne vers la mort et puis vers la vie et puis vers la mort, ce Liban courage, ce Liban rage, ce Liban qui pulvérise le cœur de ses hommes forts et de ses femmes belles, ce Liban dans la gueule du loup, loup lui-même, ce Liban dans le nœud des violences, dans le noyau des ambivalences, ce Liban, c’est moi. (...)

 

A l'initiative de Malika Madi, la suite de ce texte paraîtra prochainement dans un recueil collectif d'auteurs belges sur le thème le Liban. Sortie prévue janvier 2007, foire du livre de Beyrouth.

  

Ó Benoît Coppée, décembre 2006

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Sarah est partie ! -2005-

Sarah est partie !

 

 

Sarah est partie. Elle a pris ma tête entre ses mains. Elle a posé son visage contre mon visage. Elle a serré ma tête contre son cou. Elle a frôlé son regard contre mes yeux. Ensuite, Sarah est partie. Mais juste avant de partir, elle a dit :

 

-Et tous ces camions…

 

Elle a pris son sac. Elle est descendue de ma voiture bleue. Elle a rejoint sa voiture verte. Sarah est partie.

 

-Tu pars, hein !?

-Et tous ces camions…

 

Je voulais l’embrasser sur ses lèvres comme d’habitude. Mais je sentais bien que Sarah dessinait des petits mouvements pour éviter que je la touche trop longtemps.

 

-Tu pars, hein !?

-Mais non, tu vois bien que je ne pars pas… Je suis là…

-Tu pars, hein !?

 

Ensuite Sarah a dit :

 

-Et tous ces camions…

 

Et juste après elle est partie. Elle a pris son sac. Elle est descendue de ma voiture bleue. Elle a rejoint sa voiture verte. Sarah est partie. Je n’y comprends rien. Sur le bord de l’autoroute, je regarde Sarah monter dans sa voiture. Aire de repos. Bierges. 21:55. Il fait tout noir. Solution A, Sarah est partie. Solution B, Sarah fait semblant de partir. Solution C, pas de solution C. Je dispose d’une seconde pour comprendre et pour réagir. Sarah ferme la porte de sa voiture. Elle allume le moteur. Sarah est partie. Je ne bouge pas. Je me dis qu’elle va descendre de sa voiture. Qu’elle va revenir. Parler encore un peu. Mais non. La voiture verte de Sarah s’avance sur l’aire de repos. Bierges. 21:55. Doucement. Il fait tout noir. Les phares de sa voiture éclairent très loin.

 

-Et tous ces camions…

 

J’aimerais qu’ils me laissent tranquille, tous ces camions ! Ils passent juste derrière la voiture de Sarah ! Sur l’autoroute ! Ils font trop de bruit ! Ils me déconcentrent de la vie, les camions ! Ils inscrivent dans l’oblongue nuit d’imbéciles lignes rouges et jaunes, les camions ! Elles brûlent trop fort mes yeux, ces imbéciles lignes rouges et jaunes que les camions déposent ! J’en perds Sarah. Sarah est partie. Voilà. Je ne vois plus que les deux petits phares rouges de sa voiture verte. Solution A, Sarah va s’arrêter. Solution B, Sarah va faire marche arrière. Solution C, Sarah va revenir. Parce que Sarah n’avait pas fini de m’embrasser. Parce que je n’avais pas fini d’embrasser Sarah. Nous avions encore des mots rouges à nous dire dans le cou, les lobes de l’oreille -où c’est toujours tout doux-, les yeux et les mains chaudes !

 

-Et tous ces camions…

 

Sarah est partie à cause des camions. Clac. Ma vie bascule à cause des camions. Clac. Ma vie bascule à cause de ces centaines de milliers de camions qui passent sur l’autoroute entre Namur et Bruxelles à la hauteur de Bierges à 21 :55. Je n’y comprends rien. Sarah m’avait dit avec beaucoup de douceur :

 

-Je t’aime…

 

Alors, je m’étais approché d’elle pour l’embrasser comme avant, comme lors du baiser dans la petite ruelle noire, le long baiser infini. C’est alors que j’ai senti Sarah mettre un peu de distance entre mon baiser et ses lèvres. J’ai dit :

 

-Tu pars, hein !?

-Mais non, tu vois bien que je ne pars pas… Je suis là…

-Tu pars, hein !?

 

Et ensuite elle a dit :

 

-Et tous ces camions…

 

Et juste après, Sarah est partie. Mais le début, c’était « je t’aime » ! Je n’y comprends rien. Sarah est partie. Solution A, j’aurais dû sortir de ma voiture et l’empêcher d’ouvrir la portière de sa voiture. Solution B, j’aurais dû me jeter devant sa voiture, mettre mes bras en croix et l’empêcher de monter sur l’autoroute. Solution C, je ne sais pas. Tout s’est passé tellement vite. C’est à cause des camions. Le temps d’imprimer sur mes yeux l’image d’un camion, un énorme bloc gris, zoup, Sarah était partie.

 

-J’ai envie de vivre avec toi, Sarah.

-Comment peux-tu être sûr de toi ?

 

Quand elle pose des questions tragiques, Sarah raidit toujours un peu son dos. Elle a regardé l’aire de repos de Bierges, la nuit et les étoiles, à travers la vitre de ma voiture bleue. Sarah pleurait. J’ai répondu à Sarah que je n’étais sûr de rien. Que, juste, les deux mains sur mon volant, je sentais le « désir » de vivre avec elle. Que je m’accrochais à ce désir-là, cette voix-là, ce souffle ténu-là, ce presque rien-là. J’ai répondu à Sarah que, dans mon ventre, hurlaient des cris d’enfants, des aquarelles, des vélos, des poèmes et des promenades le long de la Meuse et de la Sambre avec des oiseaux qui plongent dans le soleil. J’ai répondu à Sarah que, dans mes mains, j’avais envie de voir ses doigts chaque jour pour caresser sa peau jolie, ses paupières et ses joues. J’ai redit à Sarah que je n’étais sûr de rien. Mais Sarah m’a redit que ma maison était très lointaine de la sienne. Et qu’entre mon pays et le sien il nous faudrait choisir. Que ce serait un choix impossible. Parce que nous aimions l’un et l’autre nos maisons. Que l’un de nous deux devrait se trouver un nouveau travail. Que l’un de nous deux devrait quitter son pays, son territoire, son château, sa famille, ses amis. Que c’était très dur, ça. Que ça lui donnait beaucoup de peur. Sarah est partie. Elle a pris ma tête entre ses mains. Elle a posé son visage contre mon visage. Elle a serré ma tête contre son cou. Elle a frôlé son regard contre mes yeux. Sarah est partie. Mais juste avant de partir, elle a dit :

 

-Et tous ces camions…

 

Je suis là. Seul. Sur le rebord du pont. Sarah est partie. Je regarde les camions. Sur l’autoroute, ils passent. Sous moi. Certains vont à Bruxelles, le Nord. D’autres vont à Namur, le Sud. Je suis debout sur le rebord du pont. Les camions chantent des chansons de cuivre et de métal. Les longues lignes rouges et jaunes que leurs phares dessinent racontent des histoires difficiles à comprendre. Ce soir, dans la nuit -aire de repos de Bierges- j’ai demandé Sarah en mariage. J’ai ouvert ma demande en disant : « J’ai envie de vivre avec toi, Sarah ». Et Sarah a fermé ma demande en disant : « Et tous ces camions… » Et puis, elle est partie. Je n’y comprends rien. Sarah est partie. Je suis là. Seul. Sur le rebord du pont. Sarah est partie. Vers Namur, sans doutes. Moi, je devrais repartir. Vers Bruxelles, assurément. Mais je ne bouge pas. Je suis debout sur le rebord du pont. Je regarde les camions qui passent. Sous moi. Je pleure. Et toutes mes larmes tombent sur tous les camions qui vont vers Namur.

 

-Et tous ces camions…

 

Je suis triste. Parce que c’était joli quand nous dessinions l’amour, Sarah et moi. Je suis triste. Parce que nous étions beaux quand nous nous regardions dans les vitrines de la ville, Sarah et moi. Son épaule avait la forme de ma main. Mon cœur avait la forme de ses yeux. Le bleu de mes silences avait la couleur bleue de ses songes. Et plein de choses jolies. Mais Sarah est partie. Je suis debout sur le rebord du pont. Alors, tous les camions de l’autoroute sont montés vers le ciel. Ils sont montés très haut. Les uns me frôlaient. Les autres me frôlaient aussi. De part et d’autre de moi, des centaines de milliers de camions sont passés. Ils sont venus me réchauffer les bras et le visage. Oh, j’aime l’odeur des camions quand ils rugissent et crissent comme des monstres ! Les camions sont montés vers le ciel. Très haut. Encore plus haut. Avec leurs phares rouges et jaunes, ils ont écrit des phrases dont je tairai le nom. L’un d’eux, le grand camion rouge à deux remorques blanches, a contourné toutes les étoiles. Il s’est arrêté un instant, très haut dans le ciel, dans la Constellation des Chances, comme s’il voulait regarder attentivement la Terre. Avec précaution. Avec prudence. La petite bille bleue et blanche. La Terre, une bille. Un œil. Ensuite, le grand camion rouge à deux remorques blanches a froncé les sourcils. Il a souri. Il a écrit dans l’Univers : « Ne crains rien ! » A cet instant, une voix dans mon dos a soufflé :

 

-Et tous ces camions…

 

Je me suis retourné. Une petite femme était là. Sur le pont. Belle comme un arc-en-ciel au bout des doigts. Une petite femme était là. Soyeuse et lumineuse. A regarder les camions dans le ciel. Il y avait dans son cœur et ses larmes : son pays, son territoire, son château, sa famille et ses amis. La petite femme a demandé : « As-tu, avec toi, dans ton cœur et tes larmes : ton pays, ton territoire, ton château, ta famille et tes amis ? » Au milieu des camions, au milieu de leurs longues phrases rouges et jaunes, j’ai regardé les yeux jolis de la petite femme. Et j’ai dit :

 

-Sarah, pour toi je mettrais le monde dans une étoile !

 

Et Sarah a souri. Sur son visage on a vu qu’elle n’avait plus peur.

 

Alors, nous avons plongé dans les bras l’un de l’autre. Pour longtemps. Pour la vie. Sur l’autoroute qui va de Bruxelles à Namur. A la hauteur de Bierges. Au milieu des camions multicolores. Dans le ciel noir de la plus haute nuit de tous les hivers du monde.

 

 

© Benoît Coppée, Sarah est partie ! Editions Chouette Province, 2005.

 

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Clara pourra dire -2004-

Clara pourra dire

 

 

 

 

Je vais tout raconter, je jure. C’était pas pour traiter, style je vole puis j’humilie et tout. Non. Clara pourra dire. C’est Matthias.

-Il est temps que tu connaisses l’odeur, il a dit Matthias.

C’était comme une mission dans sa voix. J’ai compris, l’odeur. Depuis longtemps les autres savaient que je matais Clara. Que je déposais mes yeux pour la caresser juste, de loin, son pantalon, ses bras et tout. Et que ça tournait. Un jour, je l’ai attendue près de la station Brel. Je devenais ouf.  C’était en été. J’étais dans la lumière où elle se dépose sur les briques. J’ai attendu. Clara revenait de l’école avec ses cheveux et ses mains, son tee-shirt et sa vie. Elle avait une jupe genre jolie qui rend les jambes très fines. Clara, je savais bien que c’était pas un plan juste pour me frotter. Que c’était beaucoup plus, genre une meuf de sa vie, s’arrimer. Celle qu’on veut avoir des enfants avec pour oublier le malheur. Alors, j’avais décidé d’avancer sans rien abîmer. C’est pour ça que Clara et moi on a mis du temps à se toucher. Avant la station Brel, on s’étaient matés juste dans les yeux, cent fois peut-être. La station Brel, c’était un jeudi. Tout a commencé là. Je me suis approché de Clara.

-Moi, c’est Bilal, j’ai dit.

Et je lui ai tendu l’enveloppe. Dans l’enveloppe j’avais mis un poème. Je l’avais recopié dans un livre de Matthias.

-Ecris-lui ce poème, il avait dit Matthias.

J’avais recommencé trois fois. J’avais chouré du papier à ma sœur, dans sa chambre. Le poème parlait que les hommes devaient accueillir les femmes. Que c’était beau les regarder comme des princesses. Laçui qui avait écrit le poème parlait aussi qu’on pouvait se noyer dans des yeux profonds et ne plus voir que ces yeux-là. Clara avait rien remercié. Elle avait juste glissé l’enveloppe dans son sac.

-A bientôt, elle avait dit.

J’étais fier. Elle marchait avec le papier que j’avais écrit, dans son sac, je jure. Elle a quitté la lumière de la station Brel. Elle est allée dans l’ombre, sous les arbres. Je pouvais pas bouger. J’étais heureux. Je suis rentré dans ma piaule et là j’ai commencé à avoir peur. Parce que je  connaissais pas l’odeur. J’ai compris que mater c’était facile. Mais l’odeur… Jamais j’ai osé parler de ma peur à Matthias. Il m’aurait traité. Depuis le poème, Clara se tenait loin. Je pensais qu’elle allait venir, remercier, allumer ses joues, mais non. Contraire. J’ai souffert à me demander si j’avais foiré ou quelque chose. Ou qu’elle avait pas compris le poème.

-Elles font toujours ça, les meufs, il avait dit Vincent, laçui qui vient de Bockstael.

Vincent m’avait rassuré. Mais quand même. Leurs fuites les meufs, style j’ai envie que tu te poses mille questions, ça réussit toujours. Alors, j’ai décidé de faire un cadeau à Clara, genre allumer ma présence autour d’elle. Vincent, il avait encore des bombes. De toutes les couleurs, il avait dit, dans la cave de sa reum, je jure, propre et tout, pas d’embrouille. On est parti la nuit, avec nos sacs et le bruit des bombes et leurs billes dedans. On est allés jusqu’à la station Brel. On a choisi le mur de la lumière. Vincent a commencé. On commence par les bords, le boulot de Vincent. Moi, je faisais les couleurs, au milieu. On voulait écrire « ETOILE », juste, je jure, pour éclairer chaque jour que Clara elle passait à la station Brel. On avait presque fini. Trois iroquois sont arrivés. Total cavés. Ils ont commencé à nous traiter. On s’est défendus.

-C’est mon mur, il a dit un des iroquois.

Vincent lui a dit d’aller se faire foutre. Le keum a eu très mal aux yeux à force de l’insulte. Certains aiment pas qu’on les traite. On s’est un peu touchés, pas méchant, style je te pousse et tu me pousses. Mais Vincent a vu l’éclair d’un cutter. Alors, Vincent a dégainé une bombe, un coup de jaune, pschiit, dans la chetron d’un iroquois.

-Escape ! La haine ! il a crié Vincent.

On a couru. On a choisi, style instinct de la vie, direction les abattoirs. Jamais j’aurais pensé courir comme ça. Dans ma tête, je jure, ça faisait plein d’images. J’espérais qu’elle me voie, Clara, dans son sommeil. En courant, avec mes bras, je dessinais ses yeux, ses cheveux, ses mains, sa jupe et ses bas. Tout brûlait des étoiles dans mon ventre, limite un poème encore plus beau que laçui de l’enveloppe. On a semé les iroquois parce qu’on s’est cachés sous le pont du canal. Et on n’a plus bougé.

-Ces fils de pute, si on les goale… on a entendu.

Et puis, plus rien. Les keums étaient partis. Je raconte pour dire le chemin jusqu’à notre nuit. C’est important. Clara, elle a pas compris pour le mot « ETOILE » sur le mur. Elle m’a dit plus tard, un jour qu’on étaient sur un banc.

-Tu dois faire qu’elle pense qu’à toi, il avait dit Matthias.

Alors j’ai fait qu’elle pense qu’à moi . Style mille présences et cent poèmes. Limite relou, mais Clara aimait bien. Clara pourra dire.

-La touche pas trop vite, il avait dit Matthias.

Le Soleil. L’odeur. On y arrive. Matthias parlait de ça facilement. J’avais jamais pensé. Je connaissais pas. Je voyais que ses yeux, ses mains et sa jupe à Clara. Sur le banc, dans la lumière, on parlait. Sûr, je matais ses lèvres et ses dents et la petite blessure sur son front. Sûr, j’avais envie de prendre sa main. Mais le Soleil, j’y pensais pas. C’était loin. Les seuls Soleils que je matais, c’était sur l’Internet, les sites gratuits. A dégueuler, mais Vincent y connaissait un site plus propre que les autres, style y a pas que des Charlotte. Vincent y regardait et puis il s’en allait dix minutes et il revenait. Même si c’est dégueulasse les sites, j’ai appris que je bandais. Après, quand Vincent il éteignait l’Internet, j’avais toujours une colère comme ça dans le ventre. J’allais dans les chiottes et je m’arrangeais tout seul avec ma colère. Comme Vincent. Je jure. Sur le banc, dans la lumière, c’était pas ça. C’était juste pour apprendre à être amoureux. Clara pourra dire. Ce jour-là, le jour du banc, j’avais les foies de prendre sa main. Les foies. Dingue. Les iroquois me donnent pas la peur, mais prendre la main de Clara, oui. Je suis pas normal. J’avais toujours pas pris la main de Clara. Je m’en consolais même pas avec la lampe de poche comme on peut faire, le soir. Non. Clara était pas un Soleil. Clara était une main. D’abord une main. Rien qu’une main, je jure. J’aimais bien envoyer des SMS à Clara. Un jour, j’étais venu à la station Brel avec un cadeau.

-C’est pour toi, j’avais dit à Clara.

Dans mon paquet, pour elle, c’était un 3310. C’est Matthias, il m’avait filé deux Nokia. Deux bleus. Un pour moi, un pour Clara. Ils étaient tombés d’un camion paraît, genre l’expression. Matthias avait essayé de les vendre. Personne voulait. Tout le monde matait les 3610. Alors Matthias m’avait donné les 3310. Pour pas user les cartes, genre elles te niquent tes thunes, on s’envoyait des messages. On se parlait avec nos doigts. Clara disaient des choses jolies et je répondais style j’écrivais des poèmes. C’était bien. On s’envoyait jamais pendant les cours. Je voulais toujours que Clara elle se concentre à Notre-Dame. On s’envoyait le matin, oim du tram vers Sainte-Marie, à midi de la cour de Notre-Dame et le soir de nos piaules. On mettait sur silencieux. Dans la nuit, fallait juste mater si la lumière s’allumait et lire l’amour. C’était l’Amour dans nos mots, style des beaux mots.

-Prends bien soin de toi, elle envoyait Clara.

C’était gentil. C’était joli. Je jure. J’envoyais aussi des pbsdt et des jtm, genre je gagne des caractères. Jtm, c’est facile. C’est 5-8-6 sur les 3310. Quand les jtm sont arrivés, Clara, j’avais pris sa main. C’était grand ce jour-là. Clara pourra dire. C’était loin de tout le monde autour de la Basilique. Clara était assise. Il faisait froid, je me souviens. Elle avait une écharpe, limite j’aimais beaucoup l’écharpe de Clara. J’avais vu dans ses yeux une phrase style Bilal, je craque… Tu peux prendre ma main, maintenant.

-Elles font toutes ça, les meufs, il a dit Vincent quand j’ai raconté.

C’était le signe que je pouvais. J’ai tendu ma main ouverte, genre Clara si tu veux, tu peux déposer ta main dans la mienne, tu es la bienvenue. Et Clara a déposé sa main dans ma main. Et puis doucement elle s’est penchée sur le côté. Sa tête est venue sur mes genoux. Alors, j’ai embrassé Clara pour la première fois. J’ai glissé mes lèvres sur ses lèvres. Je pensais même pas au Soleil. C’était d’abord de l’amour. J’ai goûté sa langue parce qu’elle a bien voulu. Après, on étaient fiers. C’était comme style j’avais avalé la lumière de Clara jusque dans mon ventre. Et je l’ai dit à Clara.

-Moi aussi, elle a dit Clara.

Je suis resté longtemps à raconter des mots avec mes doigts sur ses joues. Clara elle aimait. Je matais son bonheur dans ses yeux. Je jure. Clara pourra dire. C’était y a longtemps, je compte, un an. Clara elle savait bien qu’un jour elle me ferait sentir l’odeur. Mais elle avait peur. Oim aussi, style on n’ose pas dire ça les keums, mais quand on connaît pas on a les foies. Matthias disait que je devais chercher l’endroit, style c’est très important pour une meuf que l’endroit soit joli.

-Tu la respectes, il avait ordonné Matthias.

Un an, je compte, j’ai touché ses joues et ses mains. Clara pourra dire. Un an, je compte, c’était beau dans la lumière. On apprenait doucement. On marchait des grandes ballades loin des voitures. Hier soir, Clara m’a appelé. Elle appelait jamais. Elle écrivait seulement. Ça voulait dire beaucoup. Style j’ai envie d’entendre ta voix. Ou style je t’envoie un signal.

-Tu veux me voir ? j’ai dit à Clara.

Elle a rien dit. Elle a donné un silence. J’ai pas compris, mais dans mon ventre j’ai senti que ça s’allumait. Une grande vague. Clara elle avait tout réveillé sans rien dire. J’ai dit à Matthias. C’est pour ça que Matthias m’a donné la mission de l’odeur.

-Quand tu sauras l’odeur, t’aurais plus jamais peur des meufs, il avait dit Matthias.

C’est pour ça que je suis venu dans la nuit. Pour l’odeur. Connaître. Savoir. Je suis rentré par l’arrière du camping comme elle avait dit Clara. J’avais apporté vingt roses jaunes. Je lui ai donné les roses quand elle est venue m’accueillir. Elle a trouvé les roses très jolies. On est rentrés dans la caravane, Clara d’abord. Je me suis assis. Clara était debout. Je la trouvais très jolie.

-Tu veux un thé ou quelque chose ? elle a dit Clara.

J’ai dit oui, un thé. J’avais les mains moites. Clara, elle a senti mes mains moites en disant que c’était pas grave. L’eau était devenue brûlante. Elle a versé l’eau bouillante dans un verre. Elle avait la trouille que le verre explose, mais non. Le bruit de l’eau dans le verre et le bruit de la radio, doucement, faisait style un papier de soie qu’on glisse sur une épaule. Clara aussi a bu un thé. A la fin de nos thés, Clara elle a trouvé un vase pour mes roses. Je me suis levé. Je suis venu derrière Clara. Elle installait les roses près de l’évier. J’ai serré Clara doucement contre moi et elle aussi, moi contre elle. Elle a déposé la rose qu’elle tenait dans sa main. On a demandé à nos lèvres de se coller.

-C’est où ? j’ai demandé à Clara.

-C’est pas loin, elle a dit Clara.

On a changé de pièce. Y avait qu’un lit tout rose et tout propre. Et à côté du lit, des affaires de Clara, des tee-shirt, des CD et un sac de voyage. Clara s’est assise sur le lit. Elle avait les joues rouges. Je me suis assis aussi. Clara a enlevé son tee-shirt noir et j’ai vu ses seins, beaux. J’ai enlevé mon tee-shirt et elle m’a vu. On s’est serrés. On s’est couchés. J’ai enlevé les chaussures de Clara. Elle était à pieds nus. J’ai enlevé mes chaussures. J’avais des chaussettes. J’ai défait les boutons du pantalon de Clara. Un, deux et trois. Clara a soulevé ses fesses et j’ai enlevé le pantalon de Clara. J’ai défait les boutons de mon pantalon. Clara m’a aidé. J’étais à poil. Restait Clara dans sa petite culotte blanche avec une fleur bleue. J’ai enlevé la culotte de Clara. Et là, le Soleil, entre ses jambes. Juste là. Je sais plus. J’ai mis mes mains sur ses hanches et ma figure est venue contre son Soleil.

-Wach, ça fouette, j’ai pensé.

Mais j’étais bien. C’était là. Ça sentait le renard, le lièvre, le miel. J’ai jamais senti quelque chose d’aussi fort. D’aussi bon. Déjà, je pensais plus. Clara faisait des petits bruits, style une souris qui compte ses petits bonheurs. Voilà, je savais, l’odeur du Soleil. J’étais fier. Tellement fier que mon ventre avait plus peur. Et Clara serrait très fort mes épaules. Je sais. Je connais. Le Soleil de Clara racontait des choses incroyables. Puis, j’ai eu envie de venir voir ses yeux. Je suis venu dans les yeux de Clara. J’ai mis mes lèvres sur ses lèvres. Et là, Clara a dit qu’elle était vachement contente, heureuse. Alors, j’ai senti le Soleil de Clara qui s’ouvrait. Juste pour moi. Oim dans le Soleil de Clara. C’est pas vrai, dis. Tellement bon. Y avait que du bleu et des pastilles vertes qui dansaient, s’allumaient. Clara disaient encore des bruits, style elle avait peut-être un peu mal mais que c’était pas grave. Que c’était pour la vie. Que c’était comme ça et que c’était très bon, encore. Et qu’elle était heureuse. J’ai pris un doigt de Clara sur mes lèvres. L’odeur du Soleil, aussi sur le doigt de Clara. Le renard, le lièvre et le miel. La porte s’est ouverte, si j’avais su. On a vu le père de Clara. Il prenait toute la porte. Ses yeux étaient fous. Il nous matait, style on étaient des ennemis, la haine.

-Sale reubeu ! j’ai entendu son père crier.

-Espèce de pute ! il a encore dit.

Clara a voulu se planquer sous la couverture. Moi, je savais pas. C’était trop vite. Clara, son père a voulu me frapper. Mais il a d’abord frappé Clara. Elle criait. J’ai dit « arrêtez ». Elle hurlait. Il frappait fort sur Clara. Je bandais plus. J’ai voulu arracher son bras. Il m’a donné une gifle, là. J’ai frappé très fort, aussi. Je sais plus. Il voulait me tuer. La colère. C’est tout rouge. J’ai vu les yeux bleus de Clara qui suppliaient, derrière un coussin. J’ai cogné. Avec le verre des roses, partout dans la caravane. Il était plus fort. J’ai essayé de me défendre. Clara pleurait. J’ai pris le verre du thé de Clara. Je l’ai cassé sur le bord de la table, style dans les films. J’ai mis le verre sur le cou du père de Clara. Il a dit non. Mais j’ai enfoncé le verre quand même. Jusque dans son cœur.

-Salaud, j’ai dit.

Et puis je sais plus, m’sieur. Je sais plus. Le trou grave. J’ai quinze ans. Les keufs m’ont fait hyper mal aux poignets. Ils ont embarqué mon portable. Je sais l’odeur du Soleil. Je sais, maintenant. Je l’ai encore sur les doigts. Ça sent le renard, le lièvre et le miel. Est-ce que je pourrais voir, Clara, m’sieur ? J’aimerais voir Clara. C’est possible, ça ? On s’aime, m’sieur. Je jure. Clara pourra dire.

 

 

 

© Benoît Coppée, Clara pourra dire, Chouette Province, 2004.

 

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La passerelle -2003-

La passerelle

 

 

 

Dans le cœur de Christina, nagent des poissons bleu marine et jaune surprenant, des doutes, des pleurs, des solitudes et mille hippocampes mauves déroulés points d’interrogation. Depuis trop longtemps. Il est temps qu’une clarté vienne. Allons, marchons vers cette clarté !

 

Choisie en ses teintes innombrables, ce matin, la lumière de Bruxelles s’est échappée turquoise. Christina n’en croit ni ses yeux, ni l’ovale de sa bouche, ni rien, car sous ses pieds, rue de l’Annonciation, cette lumière turquoise file sur le trottoir, engloutit la bordure, lèche le bitume, traverse la rue et se perd là, vers le petit parc, place de la Liberté. Cette lumière, assurément, dessine un chemin. Le Destin, en ce matin clair, semble tendre une main vers Christina et dire à la femme : Cette lumière turquoise est pour toi, Christina. Rien que pour toi. Parce qu’aujourd’hui est un grand jour.

 

Alors, plouf, sac à dos jaune, joli mascara juste au bout des cils, Christina, courageuse et limpide, plonge dans la lumière turquoise. Christina marche comme on danse, vanesse effleurant le lilas. Dans ses poings serrés on devine ces mots qui préoccupent tous les humains de la Terre : Je rêve d’un amour. Un amour léger. Il me ferait oublier que, si souvent, j’ai mal au ventre et que, si souvent, je me sens au centre d’un carrefour dont, décidément, je ne connais pas l’issue.

 

Aux limites de la lumière turquoise, dans le petit parc, c’est un colis. Un seul prénom bouleverse une vie, un seul. Sur le colis une main forte a écrit : Christina. Voilà, un seul prénom. Et la vie de Christina est bouleversée. Alors, c’est déjà le tremblement au bout des doigts, l’énigme de demain. Christina ouvre le colis. Enfin elle essaie… Parce que ses pupilles se débattent nageuses affolées surprises par le froid. Le papier collant est trop tenace. Ah, voilà. Christina peut ouvrir le colis. Ouf. L’histoire va commencer.

 

J’ai cinq ans, Christina. Parce que je te trouve jolie.

 

C’est tout. Absolument tout. Christina regarde autour d’elle. Elle cherche une présence. Mais rien. Sinon des voitures coloriées, soigneusement rangées. Alors, Christina sourit. Un étranger vient d’entrer dans sa chambre, comme ça. Viendra-t-il pour y mettre de l’ordre ou du désordre, pour nettoyer ou salir, pour rendre clair ou sombre, net ou opaque ?

 

Aujourd’hui, Christina ira travailler le cœur à l’inverse du monde. Comme un gant retourné, dévoilant son sensible. Tout le monde lui demandera : D’où te vient, Christina, cette étrangeté seconde qui éclaire, ce matin, ton visage ? Et Christina dira : La lumière turquoise de Bruxelles, jusqu’au petit parc. Et personne ne comprendra.

 

J’ai cinq ans, Christina… La phrase roule.

 

-J’ai cinq ans… ça te fait penser à quoi ?

-J’ai cinq ans ?

-Oui.

-Dans quel contexte ?

-Dans le contexte d’une lumière turquoise sur le sol.

-Hein ?

 

Certains hommes et certaines femmes, loin de leurs azimuts, semblent manquer singulièrement de poésie. Ils iraient jusqu’à s’étonner d’une lumière turquoise sur le sol. Ceux-là ne savent pas lire l’iris ou la pupille. Tant pis pour eux.

 

-Explique-moi ! Allez…

-Non, laisse-moi rêver.

 

Alors, la femme rêve. Elle devine, Christina que j’ai cinq ans veut dire je suis amoureux de toi. J’ai cinq ans, j’ai cinq jours, j’ai cinq heures, j’ai cinq secondes vers les bras qui se tendent enfin, viennent délivrer de la plus haute peur : la solitude. Christina connaît bien cette horrible impression d’être abandonnée dès que l’on débarque au monde. Abandonnée, depuis toujours. Sans fin. Abandonné, on peut l’être jusqu’au jour où on décide que la vie est ainsi. Alors on marche seul. Fier de son autonomie. A cinq secondes, on pleure cinq heures. A cinq ans, on ne pleure plus que cinq secondes. Ils ne servent à rien, les pleurs. Il vaut mieux marcher vers l’autonomie. C’est pourquoi, Christina, plutôt que de risquer les pleurs, s’était dit un jour : Je vivrai seule. Parce qu’ensemble est trop risqué. C’est risquer de pleurer sans que personne n’entende. Ainsi, je ne pleurerai plus. Parce que.

 

Mais voici que, dans l’histoire du monde, quelqu’un, pour Christina, a cinq ans. En même temps que ça rend beaux le visage et la vie, ça donne des longs soupirs, parce que déjà, ça provoque une peur. Peur de s’attacher.

 

C’est le soir. Christina rentre du travail. Tout le monde connaît sa tâche : le bus 54 récite par coeur son chemin sinueux quant à la ville, elle se laisse faire. Les yeux collés aux genoux, Christina regarde cent mille questions défiler. Soudain, une voix. Une voix à l’intérieur de la femme. Une voix comme ces voix qui disent parfois d’aller par là, parce que par là est la vie et que par là, tout à coup, sans qu’on ne s’y attende vraiment, se trouve l’avenir. Ainsi la voix à l’intérieur de Christina : Christina, ne reste pas assise là, près du conducteur de ce bus 54. Non. File. Change de place. Bouge. Laisse s’accrocher à toi les mains courantes et va. Fonce. Cours vers l’arrière du grand bus jaune.

 

On y croit rarement à ces voix venues de nulle part. Pourtant, elles nous traversent plusieurs fois par seconde. Mais aujourd’hui, Christina décide d’écouter la voix. Voici la femme, à l’intérieur du bus, entre des humains blancs, noirs, isabelle, jaunes, des enfants, des sacs et des odeurs. Dans le bus. Vers le cul du bus. Oups, ça tourne. Attention, bien se tenir. Voilà. Christina s’assied et se glisse vers la fenêtre, la lumière, l’ouverture. Et là, oui là !, à cet endroit précis du monde des vivants, le doigt de Christina est attiré par une phrase notée au marqueur noir de marque Artline sur le dos d’un siège. Christina lit :

 

J’ai cinq ans, Christina. Parce que je t’aime.

 

Attends. Attends. Attends. On commence à douter ici. Ce n’est pas possible. Ce n’est même pas un poème qui s’ouvre entre les cils au mascara de Christina. Ce n’est pas un roman. C’est carrément de l’illusion, de la magie. Ou bien c’est un début d’arrière-pays où les âmes trébuchent parfois pour se retrouver au troisième étage de l’hôpital Saint-Jean, service fermé des inventeurs d’images, délires, couleurs et non-sens en tous sens. Ce matin ce fut une lumière turquoise déposée sur le sol. Et ce soir ce sont des mots à l’Artline dans le bus 54. Attends. Christina et son cœur commencent à se dire : On devient complètement fous. Christina s’observe dans la vitre du bus. Elle se tapote les joues. Ses yeux marron ouvrent deux grands ronds. Ses lèvres ne sourient plus.

 

Depuis ce matin, la ville est étrange. Christina a l’impression de la traverser comme si elle était dans un autre pays. Avec d’autres gens. Avec une autre manière de parler des importances. Avec d’autres chansons sur la langue. Déjà que d’ordinaire, il y a la langue des hommes, parlée par les hommes et la langue des femmes, parlée par les femmes, deux langues similaires mais absolument différentes, voici que TOUT devient incompréhensible. Autour de Christina vole un mélange incompréhensible de couleurs et de sons. En apesanteur, la femme descend du bus. Un petit garçon l’attend. Un petit garçon qui ne dit rien. Un petit garçon qui ne bouge pas. Un petit garçon qui est là. Simplement là. Avec trois cadeaux dans les mains. Et s’avance l’enfance vers Christina.

 

-Non, je…

-N’ayez pas peur, Madame. Vous êtes bien Christina ?

-Oui… Je…

-Alors, il vous faut être attentive, Madame, à toutes ces clartés qui bougent autour de vous.

-Comment, je…

-Vous avez vu la lumière turquoise ? Vous avez lu la phrase à l’Artline dans le bus 54 ? Alors, il est bon que vous voyiez ceci, Madame.

 

L’enfant tend trois cadeaux vers les mains douces de Christina. On concentre l’image sur le cœur de Christina, à travers son T-shirt rouge, son soutien noir, sa peau salée et crac. Il bat vite ce cœur-là. Il a oublié qu’il est possible de pleurer, ce cœur-là. Il joue à la marelle, ce cœur-là. Il saute, robe à fleurs, sous le soleil du jardin. C’est trop beau. Bouloum, bouloum, bouloum. On donnerait trois ans d’une vie pour avoir le cœur qui bat comme celui de Christina. Ou bien on ferait 350 kilomètres dans la nuit. Tout d’un coup, derrière Christina, monte une cathédrale, un esthétisme de pierre, comme ça, dressée en quelques secondes. Prouf.

 

-Ouvrez mes cadeaux !

-Non…

-Ouvrez-les, s’il vous plaît !

-Chut !

 

C’est la nuit. Les rêves ont besoin de silence pour s’accomplir. Après la lumière turquoise sur le sol, après la ligne d’Artline, Christina se méfie de trop d’attentions. Alors, les trois cadeaux sont là, dans sa chambre. Ils sont fermés. C’est dur à ouvrir, parfois, certains cadeaux. On craint qu’après le monde soit trop différent. Et le monde trop différent, ça procure des grandes peurs qui, on le sait, peuvent se shooter à l’effroi.

 

-Ouvrez mes cadeaux, Madame. Je vous en prie.

 

Christina se lève et marche dans la nuit. Il y a un peu de sueur sur la peau de son front et la paume de ses mains. La sueur, c’est quand les larmes ne trouvent pas d’autre chemin. Alors, Christina décide d’ouvrir les trois cadeaux. Ce sont trois cadeaux d’une simplicité presque naïve. Dans les mains de Christina, il y a un paquet de Gauloise Blonde orange, un CD avec des musiques à découvrir et un livre blanc où raconter un peu sa vie. Christina s’assied dans un vrai silence cette fois. Elle est belle dans sa douceur marron et sa fièvre verte. Alors, sur le sol de sa chambre, d’un doigt, la femme dessine une marelle. Ses pensées disent : Pour moi, une bonne nouvelle, ce serait quelqu’un qui viendrait me dire le chemin. Celui que je dois suivre. Que je ne me trompe jamais. Que je sois toujours sereine. Ensuite, Christina lance un caillou fantôme sur les cases invisibles de la marelle. Et la nuit, pas plus que Dieu, n’est venue offrir de réponse. Ainsi soit la nuit.

 

Depuis les trois cadeaux, le monde semble s’être éteint. C’est le vide, tout à coup. Le vide raconte au cœur des histoires qui, souvent, procurent des bouquets de solitude. Fleurs noires. Chaque fois qu’elle se rend à l’épicerie du coin, pour acheter des pillons de poulet ou du lait, on dirait que Christina achète aussi un bloc de solitude. Et Christina range ses blocs de solitude sur l’étagère des jours. Le petit garçon lui manque. Le petit garçon avec ses yeux, cette façon bien à lui de la regarder, de lui tendre ses cadeaux, ses couleurs et ses lumières. Il n’y a qu’une seule façon de nettoyer ses solitudes : marcher.

 

Il fait noir. Il fait nuit. Il fait seul. Christina marche devant le Palais de Justice. Sur le sol, des centaines de lumières bleues composent un champ d’étoiles électriques. Christina serpente entre les étoiles. Elle étend les bras comme pour dire je me sens si bien lorsque je suis un oiseau. Je vole et, dans mes silences, je roule très loin de mes vérités. Christina danse. Avec son corps et ses gestes, elle écrit une phrase. Elle seule en connaît le mystère. C’est une très belle danse, alors le petit garçon revient. Il s’avance doucement, prudemment.

 

-Je…

-Je suis là, Madame.

-Laisse-moi.

-Ces étoiles sont pour vous, Madame. Rien que pour vous.

 

Alors, mille poudres multicolores ont envahi le ciel. Mille gerbes folles ont hurlé leurs couleurs. Cent canons ont griffé la nuit d’étincelles rouges, vertes, blanches et cristal. Wach ! C’est une trop belle nuit dans les yeux marron de Christina. Si cette nuit est trop belle, c’est qu’elle est dangereuse. Alors, Christina a allumé le fond de sa pensée. Il est très rare d’allumer le fond de sa pensée. Car souvent les hommes et les femmes de la planète prennent pour habitude de ne raconter que –et seulement que- des versets connus. Ici, dans l’histoire de Christina, c’est un cœur immense qui parle. Les cœurs immenses mentent rarement. Parce que les cœurs immenses débordent de craintes et de sagesses.

 

-Laisse-moi ! La lumière turquoise sur le sol, la ligne d’Artline, les trois cadeaux et maintenant ce feu d’artifice au-dessus de la ville, c’est du mensonge ! Du mensonge ! Du mensonge !

 

Un très haut silence s’installe dans les yeux du petit garçon. Il est perdu, déstabilisé. Mais il est toujours possible de reprendre confiance en soi. Il suffit de sentir qu’une guillotine passe, ziiii, la voir glisser devant soi et non à travers soi, et puis réagir. Le petit garçon s’installe sur le très haut silence de la place et il dit :

 

-Madame, l’âme des femmes est comme Bruxelles. Ville blessée, malmenée, aux mille fossés. Comme Bruxelles, Madame. Avec ses quartiers sales, ses quartiers propres, ses ruelles où l’on s’égare, ses bordels suintant le crime, le rouge et le genou aguicheur, ses seins de cuir, ses coupe-gorge, ses allées pompeuses, ses tunnels. L’âme des femmes est comme les Marolles qui sentent le Tango, la soupe, le vieux matelas, le poivre, l’urine et la louche dans des charrettes vertes et blanches à auvent. Comme le canal dont on ne connaît nullement l’heure tout au bout, ni les bateaux, ni l’eau. L’âme des femmes est comme Bruxelles, Madame : une devinette !

-Tes mots sont une offense.

-Non ! C’est incroyable, quelqu’un, quelque part, parle de vous accorder une place sur cette planète et vous, votre cri c’est de hurler au mensonge !

-Tais-toi !

-Est-ce que l’âme des femmes, un jour, pourra accueillir, accueillir vraiment, les cadeaux immenses qui se présentent ?

-Quelqu’un essaie de me séduire !

-Et alors ? N’est-ce pas beau ?

-C’est un mensonge ! C’est envahissant !

-Pourquoi cette haine ?

-Ce n’est pas de la haine !

-Si !

-Non !

 

La main de Christina déchire le vent, les étoiles et la nuit. La gifle est partie toute seule. Christina ne s’y attendait pas. Oh, non, mille fois non ! Des millions de larmes arrivent dans ses yeux. Christina hurle. Elle ne voulait pas ça. Non. Elle ne voulait pas gifler le petit garçon. Et pourtant. Elle a mal. Mal partout. Dans le cœur, les mains, le ventre et jusqu’au bout des seins. Partout. Le petit garçon pleure aussi. Ce sont des larmes bleues. Christina prend l’enfance entre ses bras, prend ses larmes bleues et, tout contre son soupir, implore un pardon. Le petit garçon aussi demande pardon. Tout le monde a mal. Personne n’est libre.

 

-Quelqu’un, quelque part, est en train de mettre le monde dans une étoile, pour vous, Madame… Je suis…

-Non, c’est moi…

-Accueillez, Madame… Accueillez celui-là !

-J’AI PEUR ! Tu comprends ça : J’AI PEUR ! Peur de perdre pieds… Dans la nuit, la vie… Qui est-il, celui-là ? On ne m’a jamais donné autant de cadeaux ! Alors, c’est du mensonge ! Du mensonge ! Du…

 

Une griffe verte fend la nuit. Criiii. Une escadrille de perruches. Elles sont cent. Elles se posent sur le champ d’étoiles bleues. En son bec, la plus tendre tient un billet blanc. Christina veut s’approcher de l’oiseau. Il prend peur.

 

-Laissez-moi faire, Madame. Elle a peur de vous.

-C’est normal, je suis un monstre.

-Personne n’a dit cela, Madame.

-Ta joue le dit.

-Ma joue dit qu’elle a reçu un coup, Madame. Ce n’est pas nécessairement l’œuvre d’un monstre.

 

Le petit garçon saisit le billet blanc au bout du bec de la plus tendre. Il fait nuit. Il fait doux. Il fait sobre.

 

-Voici, Madame.

 

Christina accepte le billet avec beaucoup de précautions dans les yeux. Elle le déplie, le lit.

 

J’ai cinq ans. Suis les perruches, Christina. Elles prendront le temps de naviguer à ton rythme. Surtout, surtout, ne crains rien.

 

Christina regarde l’enfance. Et, dans l’oblong silence des yeux de la femme, l’enfance a lu des mots comme : Moi, Christina, je possède le pouvoir du « non ».

 

-Celui-là vous aime, Madame. Méfiez-vous de vos peurs.

 

A cet instant précis, les perruches s’envolent vers les grands boulevards. Christina les suit. Les perruches entraînent Christina vers le plus bel ouvrage d’architecture de la ville. Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, dans les yeux de Christina toute jolie : les tours turquoise de l’immeuble Belgacom ! Wach !

 

Devant les tours, la femme tremble. Attention, c’est comme un frisson d’avril ! Les perruches se taisent.

 

-Ces tours nous donnent la solution du mystère des hommes et des femmes, Madame.

-Pourquoi n’en parle-t-on pas dans les écoles ?

-Parce que personne encore ne l’avait remarqué.

 

Le travail des perruches est génial. Elles crient des idées auxquelles personne n’avait jamais songé (du genre les tours de l’immeuble Belgacom détiennent la solution…) et puis elles s’enfuient sans donner d’explication, s’engouffrer dans les tunnels, youps, derrière un taxi. Il reste l’enfance pour expliquer un peu.

 

-Les tours de l’immeuble Belgacom sont insondables, Madame. Pourvues de vitres réfléchissantes, il est impossible d’y voir à l’intérieur. Ainsi les garçons et les filles. Ces tours sont des miroirs, Madame. Ainsi les garçons et les filles. Ces tours sont face à face. Ainsi les garçons et les filles. Ces tours ne se touchent pas. Ainsi les garçons et les filles. Ces tours se rejoignent UNIQUEMENT par une passerelle très très haute et très très proche du ciel, brillante dans la nuit. Ainsi les garçons et les filles. Cette passerelle est tellement haute qu’elle donne le vertige. Ainsi les garçons et les filles. Ces tours se font concurrence de beauté. Ainsi les garçons et les filles. Ces tours sont pareillement vraies, pures, simples et éminemment complexes. Ainsi les garçons et les filles. Ces tours sont là pour se regarder, jouer au ping-pong avec leurs reflets et leurs émotions. Ainsi les garçons et les filles. Ainsi jamais on ne les verra se fondre vraiment l’une dans l’autre sinon, on le répète, au niveau du ciel, grâce à la petite passerelle. Cette passerelle donne le vertige. Savez-vous, Madame le message secret que nous dit le vertige ?

-C’est affaire d’un liquide dans l’oreille, non ?

-Le vertige est un bon indicateur de notre désir d’autodestruction, Madame. Le vertige, c’est la peur de faire un tout petit pas qui nous pousserait vers le vide et la mort. Et derrière la peur se cache le désir, Madame. C’est ainsi. La passerelle des tours de l’immeuble Belgacom raconte seulement cela : Lorsqu’un garçon rejoint une fille, c’est très très haut et très très proche du ciel, mais ce très très haut et très très proche du ciel donne le vertige parce que nous avons peur et donc nous avons envie de mourir, Madame. Car toujours, l’amour est une catastrophe. C’est comme tous les câbles de ces tours qui, sur des millions de kilomètres, se faufilent, glissent, passent et repassent, se chevauchent, se mélangent pour parfois, après des années de dur labeur, allumer un néon tremblant qui vivra ce que vivent les néons tremblants et dont la lumière n’est jamais aussi belle, aussi pure que la lumière du soleil. Bref, les humains essaient de copier la lumière du soleil, mais ils n’y parviennent jamais. Ainsi les garçons et les filles.

-C’est une longue phrase très complexe, pour sortir de la bouche d’un enfant.

-C’est le chemin d’Ulysse, Madame.

 

Ulysse, ce prénom est arrivé comme s’allument d’un bloc, mues par le même désir ou le même doigt sur le même interrupteur -allez savoir ?- clic, clic, clic, CLIC !, FLASH !, toutes les enseignes lumineuses des cinémas de la Porte de Namur.

 

-Ulysse ?

-Vous le connaissez ?

-Tu parles d’Ulysse, le voyageur ? Le grand Ulysse lui-même ?

-Il n’y a pas de grand Ulysse lui-même, Madame. Tous les hommes sont des Ulysse.

 

Christina allume un tango sur son visage. Un tango, oui. Christina est capable de faire jouer, sauter, danser, se retourner, virevolter, se contorsionner ses joues, ses lèvres, ses paupières, son nez et les lignes de son front et ses cernes pour dire : Eh, je ne comprends pas, là… Ok, la lumière de la passerelle m’éblouit un peu et je cache mes yeux pour ne pas qu’ils se consument… Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire d’Ulysse ? Eh ? Alors l’enfance décide d’emmener Christina voir Ulysse.

 

On trouve Ulysse à l’hôtel India, boulevard du Souverain, chambre noire. L’hôtel India est probablement le seul de toute la ville à posséder une chambre noire. Christina et le petit garçon montent les escaliers. Tapis rouge. Odeurs orientales. La chambre noire se situe au premier étage.

 

-C’est une chambre d’hôtel classique, constate Christina.

-Oui. Un lit. Une douche. Une table. Une chaise. Deux cadres. Mais cette chambre a connu l’unique histoire d’amour de l’Univers, Madame. Une histoire de quelques heures. Je le redis : l’unique histoire d’amour de l’Univers. Mais c’est la chambre noire… C’est la chambre d’Ulysse, Madame.

-Expliquez-moi, doucement. Comme si, à mon tour, j’avais cinq ans…

-Dans cette chambre, Madame, un homme et une femme se sont aimés jusqu’à confondre leurs cellules… C’est difficile à expliquer avec des mots… Il y avait, à l’intérieur de cet homme et cette femme, des étoiles tellement denses qu’ils en éprouvaient beaucoup de mal à contrôler ces lumières atomiques. Dès que ces étoiles éclataient, rendant leurs corps absents, d’autres revenaient, encore et encore et toujours. Et pour les éteindre, cet homme et cette femme n’avaient d’autre solution que de s’aimer, Madame. S’aimer. C’était, à l’intérieur d’eux, comme le Paradis, Madame. Le Paradis.

-Et ?

-C’est là que la chambre noire intervient. En sortant de l’hôtel, Madame… A cet endroit-là…

 

Le petit garçon écarte délicatement les rideaux et désigne d’un doigt un espace rouge de la rue, à l’extérieur :

 

-A cet endroit-là, Madame, une voiture est venue percuter le couple. Et la femme est morte, Madame. Sous les yeux d’Ulysse. Il n’a rien pu faire.

 

Le petit garçon laisse tomber le rideau et retourne dans les yeux marron de Christina.

 

-De n’avoir pu sauver l’unique femme aimée, rend certains hommes très forts. Car après des croisades d’errance, de caniveaux, les yeux vides et les yeux secs, s’ils reviennent à l’amour ceux-là savent lire le verbe aimer. Avoir connu le Paradis. En être ressorti. Clochard écorché en guenilles multiples. Le cœur ulcéré par l’acide. C’est quand le sang n’a plus su son chemin, durant de longues années, qu’un homme sait lire le verbe aimer. Il faut que je vous laisse, Madame. Un homme va venir. Attendez-le. Je vous en prie.

 

L’enfance est partie. Comme on quitte le sable. Sur la pointe du cœur. On sait bien, ce genre de petit instant entre les deux Pôles : Merde, c’est quoi cette vie sensible et cette obligation de laisser dans chaque ville un bout de son âme, un peu de son amour ? Et on se dit parfois aussi : à force de laisser ainsi son âme aux quatre chemins, un jour viendra où il n’en restera plus rien. Mais bon, le vent dit qu’on n’a pas le choix. Le vent conclut : Si la vie ne sert pas à disloquer son âme pour aimer, la vie ne sert à rien. Elle n’est qu’un travail, un métier, un salaire et une pension. Parole d’Evangile selon le Saint-Bon-Sens du Vent. Chapitre XIV, verset de chaque jour. Christina est seule dans la chambre noire. Et la solitude d’une femme se résume toujours à : Où se trouve mon Prince ?

 

Le voici. Il entre. Dans la chambre noire.

 

-Vous attendiez un Prince, n’est-ce pas ?

-Je… Je ne sais pas…

-C’est l’enfance qui vous a conduit ici ?

-Oui, mais elle est partie.

-Oui, elle est partie.

 

Le soleil, en ses heures les plus claires, raconte souvent que les premiers mots sont essentiels. On veut bien le croire, le soleil, mais là, franchement, dans la chambre noire, les premiers mots de Christina et de l’homme ont l’air de tout sauf de fulgurances. Ils sont comme un peu « empruntés », c’est-à-dire qu’ils ont mis des habits de gala, ce genre de cage à oiseaux où les sourires s’échangent comme des grippes ou des rhumes.

 

-La lumière turquoise, la ligne d’Artline, les trois petits cadeaux, c’était vous ?

 

L’homme ne répond pas. Il s’assied sur le lit. Un peu trop près de Christina, parce que la femme dessine un petit mouvement de recul qui veut dire : Attention, mon ennemi, il te faut (obligation) partir du présupposé que « je ne t’aime pas » et même, en dévoilant plus loin cette âme qui me fait ressembler à Bruxelles, du présupposé que « je te hais ». Les femmes sont ainsi. Elles connaissent la leçon depuis des millénaires. D’abord elles se méfient. D’abord elles s’en vont. L’homme, heureux qui comme Ulysse a fait un long voyage, sait bien.

 

-N’ayez crainte. Je ne vous toucherai pas. Jamais, sans signal de votre part, je ne vous toucherai. Pas même la main. Pas même le bras. Rien. Vous savez, il nous faut bien composer avec cela, nous les hommes…

-Avec quoi ?

-Avec les tours de l’immeuble Belgacom.

-Vous aussi, vous avez compris les…

-Bien sûr.

-Pourquoi moi ?

-Je vous ai vue, un jour, descendre d’un bus. Vous portiez un T-shirt blanc, un pantalon bleu marine, des souliers bleu ciel, un sac à dos jaune et un foulard mandarine. Il était dans les cinq heures. Dans vos cheveux rabattus comme un genre de chignon, il y avait une pince rouge. Sans le faire exprès, vous avez bousculé une vieille dame. Il faisait très chaud. Vos joues sont devenues brillantes et vous sembliez perdue, un peu. Vous vous êtes excusée en mettant votre main sur l’épaule de la vieille dame. Vous avez sorti, de votre sac, une bouteille d’eau. Vous avez bu. Je vous ai trouvée jolie. De profil. Droite. La tête levée vers le ciel bleu. A cet instant précis, une voix s’est allumée à l’intérieur de moi. La voix a dit très simplement : cette femme est la femme de ta vie. Je vous ai regardée partir, de dos, j’ai compté jusqu’à cent pour essayer de penser à une autre vague, mais la voix est revenue : cette femme est la femme de ta vie. Alors, j’ai compté jusqu’à mille. Mais toujours la voix est revenue. Ensuite, jusqu’à cent mille (là, je ne vous voyais plus) et la voix toujours était là. Cette femme est la femme de ta vie. J’ai regardé autour de moi. Vous étiez partout. Je veux dire qu’entre le monde et moi, il y avait votre image. Votre immense image toute belle à mes yeux. L’image de la femme de ma vie. Je n’ai pas d’autre mot pour vous expliquer.

-Ce n’est pas possible, Monsieur. Ce n’est pas comme ça que ça se passe ! Il faut du temps. Il faut apprendre à se connaître, se dévoiler, doucement, se faire confiance, se…

-J’aime la couleur des habits que vous choisissez. J’aime votre façon de sortir une bouteille d’eau de votre sac et cette façon bien à vous de boire au goulot. Que voulez-vous que j’aime de plus ?

-Mais… Ce n’est pas possible, ça ne rime à rien !

-Alors, je me suis dit qu’il fallait que je vous retrouve. Quel que soit l’univers qu’il m’en coûte. Alors, j’ai fait publier ce texte dans le magazine Métro.

 

L’homme tend le magazine à Christina.

 

En descendant du bus 54 vous portiez un foulard mandarine. Vos joues soudain sont devenues rouges comme quelqu’un qui est timide mais qui a de la force. J’ai compris que vous étiez la femme de ma vie. Je souhaite construire pour vous et avec vous un château où vous pourrez être heureuse. Je m’appelle Ulysse. J’habite l’hôtel India. Chambre claire. Venez, s’il vous plaît. C’est important.

 

-Chambre claire ?

-Oui. La chambre noire, c’est juste un musée. Une couleur, une douleur, pour me souvenir. Ma chambre est juste à côté.

-Je n’ai pas lu ce message.

-Je sais. Il est vieux déjà. Plusieurs mois. C’est le petit garçon qui vous a reconnue. Il est venu me voir en disant : Je connais cette femme. Elle s’appelle Christina. Et l’enfance a jugé bon de me donner votre adresse. La suite, vous la connaissez. En partie…

-En partie ?

-Je vous épargne mes peurs. Mes longues insomnies. Les cent mille émotions qui peuvent donner de la tristesse. Mais tout cela ne vous concerne pas. Non. En rien.

-C’est que… Voyez-vous … Je … Je veux dire… Je ne suis pas libre, Monsieur !

-Mais… Vous n’avez pas de… Vous habitez toute seule… L’enfance a pris ses renseignements, sinon, je vous jure, je ne serais pas venu. J’ai déjà tué. Je ne veux plus tuer. Je…

-Schhhh…

 

Schhhh…, traduit dans le langage des femmes, veut dire : Ne partez pas trop vite, Monsieur. D’abord. Parce que. Point. Hou. On se calme un peu. Ensuite, parce que j’ai beaucoup apprécié la lumière turquoise. J’ai beaucoup apprécié aussi la ligne d’Artline dans le bus 54. Hou. Voilà. J’ai aussi beaucoup apprécié le paquet de cigarettes orange, le CD et le petit livre blanc. Tout cela est rentré dans mon cœur. Mais, deux chemins se présentent là, comme ça, tout d’un coup, deux voies tellement difficiles à écrire d’un trait, d’une décision, d’un seul mot, d’un…

 

-Schhhh…

 

Là-bas, quelque part, dans la ville comme une âme de femme, Ulysse et Christina mélangent leurs yeux. Sans se toucher, sans se parler. Ce regard dure très longtemps. Personne n’a accès à la pensée de l’autre. Mais nous, le vent, on sait bien les romans qui passent. Christina, dans ses yeux, dit : Je t’aime. Et Ulysse, dans ses yeux, dit : Je t’aime. Après un long moment, ils se détachent. Parce que. Les deux soupirent. On dirait qu’ils éprouvent une douleur comme s’ils venaient de rater un bateau. On vous jure que ces deux-là s’aiment. On vous jure que ces deux-là observent leur amour comme un souci. Parce qu’ils ne se touchent pas. Ils ne sont pas là pour se séduire, non. Ils sont là, l’un et l’autre, pour construire une vie. Sinon Ulysse ne serait pas venu. Sinon Christina ne serait pas venue. Sinon ils ne seraient pas là. C’est aussi simple que cela.

 

-Moi non plus, Christina, je ne suis pas libre.

-Pourquoi es-tu venu, alors ?

-Une phrase s’est allumée. Cette femme est la femme de ta vie. C’est tout.

 

Ulysse se lève. Il se rend dans les yeux marron de Christina. Christina ne dit rien. Dans ses yeux à elle, passe une espèce de voile opaque. Prends-le, ce voile, mon garçon ! Il est magnifique et peut-être ne le croiseras-tu plus jamais. Ce voile-là, derrière toutes les limites, dit des paroles comme : Imbécile, tu penses vraiment que je suis venue pour rien ? Tu penses vraiment que je suis insensible à ta vie, à la façon dont tu parles, à tes idées, à tes lumières, à tes désirs, à ton chemin ? Tu penses vraiment qu’au fond de moi il n’y a rien qui crie, hurle et se bat ? Tu penses vraiment que je suis là sans t’aimer jusqu’aux étoiles ? Et ce voile-là termine toujours son discours par la répétition du premier mot : imbécile. Parce que oui, les hommes sont des imbéciles. Ils s’imaginent qu’une femme ne possède qu’un corps pour signifier son amour. Ulysse regarde par la fenêtre l’endroit rouge où, il y a longtemps, il a perdu une femme. Celle qu’il aura aimée jusqu’à la maladie des étoiles et des nombres infinis. A moins que cette femme-là ne fut qu’une sirène. Une sirène, femme dont les yeux attirent, entraînent, aspirent, mangent et recrachent sur la plage bien plus qu’un cadavre : un homme blessé. Ulysse regarde Christina.

 

-Je te désire.

-Non.

-Si. Je te désire. Avant cela, nous ne pourrons pas nous parler. Avant cela, nos mots ne seront que des mensonges. Viens.

 

Christina regarde Ulysse. Longtemps. Comme un oiseau regarde, dose, inspecte la justesse en face de lui pour y chercher les ombres et les clartés. Alors, Christina lit dans les yeux d’Ulysse une tache qui ressemble vraiment à un chemin, un parcours, une vie. Alors, ils sont sortis de la chambre noire. Ils sont allés dans la chambre 2. Ils ont éteint toute la lumière et allumé grande la nuit. Et là, oui, Christina a bien voulu qu’Ulysse, derrière ses blessures de guerre, découvre le petit grain de beauté sur son épaule gauche. Et beaucoup plus. Mais, chut !

 

Personne au monde, jamais, ne fit aussi maladroitement l’amour qu’Ulysse et Christina cette nuit-là. Mais le vent, parfois, raconte que donner et accueillir, même pour une lézarde abstraite, comporte beaucoup de sagesse. Car oui, après cela, enfin, on peut parler vraiment. Parole d’Evangile selon le Saint-Bon-Sens du vent. Verset IX pour les jours de pluie.

 

-Personne n’est libre, Christina. Il y a toujours quelqu’un d’autre à l’intérieur de nous. Quelqu’un qui nous empêche d’aimer. Quelqu’un qui nous empêche de nous laisser aimer. Quelqu’un d’autre.

 

Ils se sont regardés dans le miroir de la chambre 2. Ils se sont trouvés beaux. Ils ont quitté l’hôtel. Ils ont roulé sur deux boulevards et ont rejoint le Pain Quotidien de l’avenue Louise. Ils se sont assis, face à face et ils ont commandé deux déjeuners français. De la poche de son blouson, Ulysse a sorti une légende. Quelques lignes de sagesse. Il a dit :

 

-Il n’y a qu’un seul peintre au monde qui ait compris l’amour, Christina. C’est Van Gogh.

 

Ulysse laisse filer une main autour de sa tasse de café. On le découvre sensible comme du papier de riz.

 

-Tous les hommes et les femmes du monde devraient un jour s’arrêter devant une toile de Van Gogh, Christina. On est là, devant tout l’or du monde. On ne peut pas toucher cette toile, ni du bout des lèvres, ni d’un cil, ni d’un soupir. Sans quoi, mille gardiens, surgis de nulle part, viendraient entre la toile et nous, casser, couper, trancher, castrer le rêve. Tu es comme une toile de Van Gogh, Christina. T’approcher de trop près, c’est risquer de réveiller mille gardiens. Parce qu’aimer et se laisser aimer, c’est toujours voir surgir mille gardiens. Je t’aime comme une toile dont personne ne connaît la valeur, une toile de Van Gogh. Parce qu’une toile de Van Gogh est le seul instant du monde capable d’avoir copié la vraie lumière du soleil, sa vraie chaleur. Je te demande de me croire.

 

Quelques heures de silence sont passées. Ensuite Christina a dit :

 

-Je t’aime d’abord avec la tête, Ulysse. Les femmes ont beau avoir écrit cette phrase dans tous les sens, dans cent mille magazines, dans des millions de livres, il est utile de la répéter. D’abord avec la tête, Ulysse…

-Je le sais. Mais tout ce temps où les hommes complotent à faire tourner vos têtes, leurs mots peuvent n’être que des mensonges. Certains hommes passent leur vie à cela : comploter à faire tourner la tête des femmes. Seulement, ces jeux-là, c’est faire tourner la tête dans un sens… mais aussi dans l’autre, Christina.

-Tu n’as rien compris, Ulysse ! On aime bien ça, nous, cette période où les hommes nous apportent -avec des fleurs, des compliments, des attentions- des médicaments contre nos solitudes, nos peurs et nos vides ! Ces périodes peuvent durer très longtemps, pour nous. Plus ces périodes sont longues, plus nous les aimons !

-Et si je te faisais la promesse que ces périodes durent une vie, Christina ? Une vie. Pour qu’en sécurité tu te sentes libre, mais entourée. J’ai mille forces à te partager. Mille blessures à te confier aussi. Des milliards de cieux à comprendre avec toi. Mille deuils à déposer dans tes mains pour que tu en prennes soin de jour comme de nuit. J’ai surtout à tenter la clé du bonheur : apprendre à ne plus me méfier d’une femme.

 

Ce matin la vie décide de se faire toute jolie. Elle glisse, la vie, ses doigts tout fins jusqu’à la pointe de ses cheveux. Elle met des habits neufs. Elle passe autour de son cou un foulard doux. La vie met des souliers bleus et un chemisier blanc. La vie s’agenouille devant l’espace. La vie refait ses lacets. Il y a des jours comme ça. Ulysse et Christina marchent dans le grand cimetière de la ville. Ils marchent doucement, côte à côte. Parfois les yeux de l’un croisent les yeux de l’autre. Mais furtivement. Christina danse sur la bordure de la grande allée verte. Ses petits bras d’oiseau dessinent une ligne horizontale. Son dos, droit, presque tendu vers le ciel raconte des histoires muettes qui parlent du bonheur, du bonheur de l’instant. Heureux qui comme Ulysse a fait un long voyage, a entendu revenir la voix pour la millième fois : cette femme est la femme de ma vie. La voix explose sa lumière : Danse, Christina ! Danse, ma Christina, au milieu de tes phrases jolies ! Danse ! Oui, danse ! A l’intérieur de moi se préparent déjà des collections de mots doux que je ne réserverai qu’à toi. Des mots pour dire : j’ai aimé mille femmes, je veux que tu le saches, Christina ; de ces voyages entre haines et désirs, entre désirs et haines, je veux que tu le saches, j’ai croisé les sirènes ; j’ai suffoqué sous les ouragans ; j’ai connu des douleurs comme jamais je n’aurais imaginé pouvoir toucher des douleurs ; j’ai tué des hommes et des femmes ; j’ai marché sur la beauté du monde, les fleurs, les rêves, les possibles. Danse, Christina, sur la bordure ! Reste encore quelques poussières d’étoiles. Laisse-moi te regarder. Cette image ne dure qu’un instant. Mais au bout de tes doigts, de tes doigts qui caressent le vent, là, juste devant moi, si tu danses, quand tu danses, je veux déposer ma vie. Ma vie, je dis, ma vie, Christina.

 

-Christina ?

-Je te croyais guéri de moi, Ulysse.

-J’aurais triché si je l’étais.

-Dis-moi, Ulysse… Que veut dire : cette femme est la femme de ma vie ?

 

Les femmes habitent la lumière. Elles survivent en overdose d’ombre et de clarté. Leurs intensités changent d’un instant à l’autre. On pense qu’elles dansent. Ce ne sont que des instants de réflexion. Elles habitent la lumière et cette lumière se joue des hommes comme d’un miroir. Elles réfléchissent. Elles protègent comme des louves leur mystère. Que veut dire : cette femme est la femme de ma vie ? Il faudrait mille ans à Ulysse pour répondre à la question de Christina. Mille ans. Cent livres. Cent toiles. Cent films. Cent nuits d’amour. Cent abandons. Cent retours.

 

-Je vais te répondre, Christina. C’est tout simple. Presque tout bête. Mais on peut, parfois, être tout bête, tout simple.

 

Ulysse tend les mains vers Christina et Christina vient dans les mains d’Ulysse. Au milieu du grand cimetière de la ville, l’homme glisse le front contre le cou de femme. Ulysse murmure :

 

-Je veux te rendre heureuse, Christina. C’est ça, la femme d’une vie.

 

Alors, entre leurs deux cœurs, par la passerelle, oui, la passerelle de l’immeuble Belgacom, celle qui donne le vertige, celle qui offre des tremblements, sont passées des dizaines et des dizaines d’invisibles perruches. Car les plus beaux oiseaux sont ceux que l’on ne voit pas, sont ceux que l’on s’échange, là, secrètement, loin du monde, au cœur à cœur, l’un contre l’autre, avec des larmes et des sourires et encore des larmes qui roulent là, oui, jusqu’aux lèvres et donnent à la vie ce petit goût salé que jamais, oh non !, jamais on n’aurait imaginé.

 

-Je t’aime, Christina.

 

Mais ce sont les perruches invisibles qui le disent. A l’intérieur des cœurs, ça roule, ça bouge. De l’un à l’autre, les oiseaux voyagent, circulaires, abstraits. Les oiseaux disent qu’ils n’ont même pas envie de faire l’amour. Qu’ici, ce n’est même pas tant une question de Désir. Ici, c’est la Présence. Ici, c’est la Main. Ici, c’est le Projet. Ici, c’est la Clarté de deux vies qui se touchent et qui, pour se toucher, auront attendu soixante-cinq années dans l’histoire du Monde et des étoiles. Mais…

 

Ici, on parle des tours de l’immeuble Belgacom qui, l’une contre l’autre, sans passerelle, se touchent, se confondent, de haut en bas, de bas en haut. Parce que le secret, oui, l’ultime secret du bonheur, ce n’est pas que les tours se méfient l’une de l’autre. Le secret, c’est qu’un jour, un soir, un matin, ces tours s’offrent l’une à l’autre. Que ces tours défassent les lacets de leurs peurs. Qu’elles puissent avancer, donner, s’ouvrir, libres de tout vent. Libres de tout gardien. La passerelle devient le cœur. La passerelle devient le regard. La passerelle devient la main. La passerelle devient le doigt. La passerelle devient une vie. Une vie proposée. Une vie accueillie. Et là, dans le cimetière de la ville, au milieu de la grande allée verte, un seul cœur vient de naître. Un seul. C’est la loi d’exister.

 

Au plus proche, il n’y a jamais de gardien. Entre Van Gogh et ses toiles personne n’aurait osé venir pour arrêter, corriger, redresser, empêcher le mouvement. Ce n’est qu’après, lorsque tout le monde jalouse la lumière, qu’on place des distances et des gardiens. A l’heure où Van Gogh s’est autorisé à copier la lumière « qui » se souciait de lui ? Absolument personne. Il a bien fait, Van Gogh, de peindre sans qu’on lui touche la main. Il lui a fallu du temps pour la trouver cette lumière-là. Mais sans les ombres qui ont précédé, sans le plongeon dans le Désir, en toute émancipation, jamais, jamais sur la planète quelqu’un n’aurait capturé ainsi la lumière jusqu’à l’eau du soleil. Jamais.

 

Alors, Christina et Ulysse se sont embrassés. Avec leurs lèvres douces. Afin de se dire tous leurs secrets. Et là, ce ne sont plus des oiseaux qui passent, mais des frissons. Des frissons multicolores qui inondent les soupirs de mille sérénités. Des frissons qui inondent les yeux de cristal et de larmes. Avec leurs lèvres, Ulysse et Christina se sont dits ces murmures parmi les plus beaux : Je te promets que plus jamais tu n’auras froid. Plus jamais. Parce que j’ai tellement besoin de toi que jamais, oh non jamais !, je ne détacherai mes lèvres de ce baiser-là. Jamais je ne guérirai du besoin de tes lèvres sur mes lèvres. Jamais je ne guérirai du besoin de ta présence tout contre la mienne. Non pas pour le meilleur ou le pire, mais pour le plus beau. Le plus beau, tu entends.

 

C’est Ulysse qui a conclu le baiser. Il a regardé les yeux de Christina. Il a glissé ses pouces sur les joues de la femme. Il a pleuré en regardant ce visage très loin au fond de ses yeux marron. Ulysse a dit ces couleurs qu’on ne donne qu’à une seule femme dans toute une vie. Ulysse a dit :

 

-Christina, Je n’ai jamais cru que tu puisses exister vraiment. Mais, je dois me rendre. Abattre mes forteresses. Déposer mes armes. Ouvrir toutes grandes les portes de mon château. Je veux, je voudrais, non, je désire, je désirerais, non, je souhaite, je te demande, j’accepte qu’un jour, oui, j’accepte et je te demande qu’un jour, oui, dans longtemps, ce soit toi qui, oui, ce soit toi, s’il te plaît, ce soit toi, Christina, qui me fermes les yeux.

 

Bruxelles se fiche pas mal de cet instant-là car, dans les villes, on ne commet jamais que de vagues potins inutiles. Pourtant, sous Ulysse et Christina, tout l’avenir du monde se trouve inscrit sur quelques centimètres carrés de bitume. Que veut dire le vent ? Le vent veut dire que l’avenir du monde se trouve là, inscrit sous les chaussures bleu ciel de Christina. Parce que les chaussures bleu ciel de Christina se dressent lentement sur leurs pointes. Très lentement. L’instant est grave comme une migration. Le vent veut dire par là que le visage de Christina est en train de monter vers celui d’Ulysse. Et ce petit mouvement d’aile de papillon, bordel, ça veut dire que Christina est là. Elle accepte de rentrer dans la vie d’Ulysse ! Demain, dans les journaux on n’en parlera pas. Et pourtant, si plus personne ne se battait pour écrire l’histoire de la vie à quoi servirait-il de construire des villes, des routes et des maisons ?

 

-Je t’aime, Ulysse. Quels que soient les gardiens qu’il me faudra gommer, je les gommerai.

 

Selon les statistiques du vent, à Bruxelles l’amour s’abat sur 330 couples à la seconde. Les amours de Bruxelles sont innombrables. Comme sa lumière. Comme ses perruches. Comme ses étoiles. Comme ses maisons. Comme les soucis que les humains se fabriquent lorsqu’ils tombent amoureux. Tomber, comme on tombe sur un caillou. Tomber, comme on vacille, tournoie et saute dans le vide. Tomber… On n’écoute jamais assez ce vent d’Est lorsqu’il prononce cette parole selon son Saint-Bon-Sens : on tombe toujours amoureux de la bonne personne, au bon moment. Car on trébuche toujours sur la seule âme capable de nous guider vers l’autre côté d’une rivière. On n’est jamais libre. Parce qu’on se garde. Parce qu’on se méfie. Parce qu’on a peur. Ce soir, à l’insu d’une ville endormie, les tours turquoise de l’immeuble Belgacom s’encouragent à accomplir une spirale vers la Lune. Elles s’approchent. Elles se touchent. Elles s’enlacent. Elles dessinent une symbiose. L’une pénètre l’autre. Bien sûr, la symbiose ne se fait pas sans éclat. Bien sûr les humains sont de verre. Mais là, enroulées, tressées, dressées, tissées, belles, fières et attentives, les deux tours ressemblent au mouvement d’un horizon pur. A cet instant précis, Ulysse et Christina boivent un verre de silence dans leurs confiances et leurs secrets. La ville et la vie sont très douces. Et le temps passe très vite.

 

-Mon poète…

-Mon étoile aux paroles toutes jolies…

 

Et tout fut beau, pareil à la douceur échappée de deux vies qui s’attirent et se frôlent et se touchent et se trouvent et se glissent et se lissent et se lovent et se veulent. Vers la plus haute étoile cachée derrière toute étoile.

 

 

 

 

Ó Benoît Coppée, La passerelle, La Libre Belgique, 2003.

 

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Les blessures inutiles -2002-

Les blessures inutiles

 

 

Lionel connaît la prison. Il a vécu ces endroits, de l’enfance à l’âge des adultes. Les galaxies de six mètres carrés. Les firmaments d’un mur. En même temps que d’autres enfants. En même temps que d’autres adultes. Côte à côte, Lionel, millionième station le long de l’autoroute de l’oubli.

Lionel, les odeurs de la prison, elles sont restées gravées dans ses yeux. Ce sont des odeurs d’oreillers mille fois transmis de visage en visage. Odeurs d’oreillers. Pour ceux à qui il est utile de tout expliquer, on trouve ces odeurs tout contre les doudous d’enfance. Voici les odeurs de la prison tout entière. Des odeurs de nuits, pendant des années, à vivre tout seul, dégrafé de l’histoire des vivants, décroché du flux, absurde détail. L’autoroute de l’oubli. Lionel raconte ces choses qu’on a du mal à comprendre avec des aigles dans les yeux : dans la prison, tu restes un oiseau avec de grandes ailes, mais tu ne peux voler que contre ton corps. Et Lionel invite un silence. Tu es comme une mouche, dit-il, affolée, tremble-t-il, dans une boîte d’allumettes, bzzz, bzzz. Lorsqu’il parle de la boîte d’allumettes, Lionel éclaire des limites. Il allume surtout du non-sens derrière ses yeux. Parce que les limites réveillent toujours quelque chose — mais quoi ? — : une porte. Il y a toujours une porte, oui. Il y a toujours une porte, redit Lionel, l’homme aux trois colères dans chacun de ses poings. Mais cette porte est toujours une porte fermée. Là, dans la prison, il n’y a pas de poignée. Juste des rivets. Un tout petit hublot. Cette porte est une sentence. Cette porte est un attentat sans cesse possible. Une menace comme tous les avions du monde qui peuvent plonger, descendre du ciel et venir, pénétrer, déchirer, déchiqueter ton cœur en poussières d’étoiles. Cette porte, mille personnes en détiennent la clé. Peut-être dix mille. Peut-être cent mille personnes. Des millions de mains possèdent la clé de cette porte, mais face à elle, du côté où il n’y a pas de serrure, on est tellement seul. Tellement seul à attendre. Tellement seul à compter, numéroter, doser, surveiller les battements de son cœur unique. On regarde aussi, très souvent tu sais, les extrasystoles, ces pauses où l’on craint que le cœur ne s’arrête. On surveille l’instant où le sommeil va venir. On a si peur d’y plonger dans le sommeil. On redoute, en fait, d’oublier de respirer. Alors, on dort peu. Alors, on ne dort pas. Jamais. En prison. Et parfois, dans la nuit, on crie « Maman » ou « Papa ». Mais surtout « Maman ». Surtout ça. Tous les amis de Lionel pourront le dire. Avec Lionel, tout contre Lionel, la main dans la main de Lionel. Oui, dans la boîte d’allumettes, derrière la grande porte, tout seul, on crie, on étouffe, on beugle, on psalmodie « Maman, Maman, Maman… »

 

À sa sortie de prison, Lionel est devenu mon mari. J’ai été une mère pour lui. Ensuite une petite fille. Aujourd’hui, j’essaie d’être sa femme. Quinze années de combat, côte à côte, à récupérer quelque chose qui ressemble à de l’aisance, une forme de sourire. Nous avons deux enfants : Laure et Hanna. Je regarde Lionel dans le jardin de notre maison. Dans sa veste rouge, il répare le toit du poulailler avec un voisin. Après sa sortie, Lionel a compté trois ans avant de pouvoir me faire l’amour. Je dis « me faire l’amour », c’est-à-dire autre chose qu’un jet d’étoiles abstraites au milieu de ruines. Lionel n’était plus un homme. Il était une boule de haine incomprise. Il était devenu incapable de réchauffer, de prendre, d’accepter. Incapable. Il venait dans mon ventre, ensuite, il avait peur de mourir. Très peur. Silencieusement, il pleurait pendant des minutes longues comme des messes intimes que nous célébrions à deux, dans la nuit, sous la lune. Lionel connaît. Ensuite, Lionel est devenu furieux. Il voulait prendre le contrôle de tout. Me donner des ordres. Savoir où j’allais, tout le temps, en même temps qu’il allait et venait sans jamais me confier la moindre explication. J’ai perdu Lionel pendant des années. Il se battait avec d’anciennes images. J’étais un sac de sable pour le boxeur. J’étais en travers de sa route. Pourtant, j’étais indispensable. Les murs de jadis étaient devenus des murs humains. Lionel devait les casser eux aussi, pour réapprendre à vivre. Les casser pour désapprendre la mort. J’ai toujours compris cette nécessité dans la lame de ses yeux. Aujourd’hui, après ce chemin, j’essaie d’être une femme, à ses côtés. Mais la prison reste. Toujours. Lionel connaît. La prison est inscrite à jamais. Comme un viol que l’on aurait subi un jour, canon froid de fusil mitrailleur dans le vagin... Ce sont des mots crus de femme pour un peu expliquer des choses qu’on n’explique jamais et qui concernent Lionel, sa vie, toute sa vie. Des mots crus pour essayer de tenter, peut-être, de pouvoir expliquer. Peut-être. La prison. Un canon froid de fusil mitrailleur. Des années.

 

Il n’est pas utile de faire mourir plus loin.

 

On respire. On enlève la poussière de cette phrase maudite. On se repose. On souffle. Lionel a terminé le toit. Le voisin est parti. Lionel reste sur le poulailler. Dans sa veste rouge, il regarde les jardins alentour. Certainement se raconte-t-il une histoire ou quelque chose qui ressemble à une ouverture. Je traverse le jardin. Je monte l’échelle. Je prends sa main. En même temps qu’une très grande blessure, Lionel a reçu une très grande sensibilité. Il parle avec des mots d’ange, des mots forts, des mots pleins, comme s’il avait « tout compris sur tout », c’est-à-dire « rien sur rien ». Derrière les mots de Lionel, on peut voir des horizons vastes et lumineux. Des mots comme des œuvres d’art. À cinquante ans, Lionel me regarde. Il ose ses yeux dans mes yeux. Il dit des phrases bleues. Des phrases comme : Nous sommes tous prisonniers, Lou. Prisonniers de la terre. Tous dans le couloir de la mort. Prisonniers de nos vies. Nous ne connaissons ni le jour ni l’instant. Nous sommes tous en suspens, tous en attente. Mais moi, aujourd’hui, j’ai pu réaliser un rêve : réparer un toit. Avec mes mains, ma sueur, mes muscles, mon désir, mes outils, mon temps. Avec des vis et un marteau. Avec une forme d’amour. Et cela suffit, Lou, à rendre un homme heureux. Vraiment. Être responsable d’un petit carré de terre sur la planète. C’est tout. La mort viendra nous arracher, demain, dans dix ans. Nous sommes en suspens comme le sont les oiseaux du ciel. Mais nous pouvons faire pousser des projets. Si petits soient-ils, si infimes, si minuscules… C’est la seule différence. Je crois en Dieu, Lou, comme une force calme à l’intérieur de nous qui nous pousse à rendre une maison jolie, quelques brins d’herbe accueillants, un dîner simple et sobre… C’est ma seule croyance. Lionel serre très fort ma main. J’entends d’autres mots comme une chanson pure. On n’ouvrira jamais la porte du ciel. Mais la porte du ciel est infinie. Infinie… C’est pour cela qu’il est possible de vivre ici. Lionel se tait. Quelques secondes. Et impossible de vivre là-bas... Je redis « impossible ». Tu me crois, Lou ?

 

Je décide de ne pas répondre à Lionel. Il y a des silences qui ne concernent que nous. Je passe une main dans ses cheveux. Des larmes battent au seuil de ses yeux. Dans le silence, mes mains disent : Lionel, si tu savais comme je t’aime... On risque bien de se demander longtemps si ce monde vaut la peine… Des millions d’hommes et de femmes, un jour, t’ont violé, chaque jour et chaque nuit de très nombreuses années… Si ces hommes et ces femmes savaient nos combats, ce que nos corps ont dû réapprendre, nos nuits entières à recoudre le monde, le possible, la toile… Les années… Toutes ces années… Si ces hommes et ces femmes savaient… Il n’y a peut-être qu’un seul endroit où l’on puisse accomplir de belles choses sur terre. Je parle d’être dans les bras de celui ou celle qu’on aime… Si ces hommes et ces femmes savaient… Pfff, Lionel, je pleure aussi maintenant. Viens, mon Royaume, viens, mon petit garçon, mon tout grand homme courageux, viens. Nous pouvons nous dire ces choses aujourd’hui. Viens, mon espace, mon souffle, ma liberté, ma force, mon élan. Viens, Lionel. Viens, là, dans mes bras, on va regarder les oiseaux, les arbres, les rayons du soleil, les feuilles rousses et le bleu tout contre les nuages. Viens, mon âme. Viens, mon mari. Viens. Viens là, tout près de moi, tout contre moi. Mais viens, bordel, viens ! Viens, Lionel!

 

Ó Benoît Coppée, Le couloir de la mort, Collectif, Editions Memor, 2002.

 

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La lettre à Constance -1999-

La lettre à Constance

 

 

Il s’est assis devant un bloc de feuilles blanches. D’une main lente et belle, à l’encre brune, il a tenté ses mots.

                           

« Constance,

 

Combien de cigarettes me faudra-t-il pour arriver au terme de cette lettre ? Il m’en a fallu trente-cinq mille, déjà, avant de m’asseoir pour oser te parler : quatre ans !


A la vitesse du vent, je rembobine le film que je garde de toi. Le premier regard fut celui de la rue de la Violette. C’est ainsi que j’appelle cette rue qui descend le long de l’Ecole, côté « Humanités ». Tu portais un blouson de cuir noir et un foulard orange. Dans un landau, tu poussais un nouveau-né. Calfeutré sous ton bras, l’aîné s’était déposé sur ta taille. Je passais en voiture, avec mes filles. Tu as levé la tête. Premier regard. C’était l’alpha de la procession bleue. Ensuite, les images avancent. Une à une. Comme un livre que l’on feuillette où chaque regard provoqua en moi l’effet d’un verre de rhum. Tant le vertige était grand. Tant l’euphorie était vraie. Tant les brumes étaient longues à se dénouer, après de longues heures, après plusieurs jours, ou même jamais.


J’ai observé, au quotidien, tes gestes. Comme un homme épie une femme. J’ai noté la façon dont tu marches. La façon dont tu accompagnes tes enfants dans la grande bulle de l’Ecole. La façon dont tu enlèves leurs petits manteaux, dont tu enfiles leurs petits tabliers. La façon dont tu t’assieds à leurs côtés, douce à encourager leurs premiers dessins. Je t’ai vue tant de fois les enfanter.

 

J’ai observé tes silences, aussi. Quand tu semblais parler au ciel ou parler au mystère de la foule des parents, mystérieuse, au centre de la cour d’Ecole. Tu devais nager dans tes illustrations. Je l’ai compris plus tard. Je ne savais rien de toi. Rien.


J’ai observé tes mains. J’ai cru, un temps, que tu étais violoniste. Je n’étais pas si loin de la réalité. Tu dessines comme on joue les « Quatre Saisons ». Je l’ai vu, dans tes livres. Il y a peu.


Par le nom de tes trois enfants, j’ai appris celui de ton mari. Ce nom d’homme auquel tu es attachée. Attachée. J’ai connu le prénom de tes enfants bien avant de connaître le tien. Je ne te parlais pas. Comme une poche intime qui voudrait entourer mon secret, je ne te parlais qu’avec les yeux. Comme un respect, sans doute. Car le langage des yeux est double, assurément. Qu’y avait-il derrière tes grands yeux bleus comme des feux ? Rien ou tout ?


J’ai marché jusqu’à apprendre tout de toi. Non, jamais tout, beaucoup de toi. Ton prénom. Ton nom de femme. Ton métier. Tes amis. J’ai même marché là où tu vis, là où tu dors, là où tu te laves, là où tu fais l’amour, par le hasard involontaire d’une rencontre avec ton mari. Tu n’étais jamais chez toi lorsque je pénétrais ton cloître. Tu étais dans ton atelier. A l’autre bout de la ville. Pourtant, dans cette maison, tu étais entièrement présente. Entièrement bleue, rouge aussi, pareille à ces robes de coton que tu portes en été.


Trente-cinq mille cigarettes à t’apprivoiser. Et un roman, mon roman, qui affiche ton surnom dans les librairies de la ville. L’as-tu lu ? L’as-tu compris ? Je ne sais. Je continue de te croiser. Nous nous embrassons parfois, sur la joue, mais nous ne parlons pas.


Je plonge dans cette lettre comme on prend un bateau. En ne sachant rien du terme du voyage. Pourtant, je n’ai rien à quitter, Constance. Rien qui vaille sans doute plus de bonheur. Je dis sans doute car la vérité n’appartient qu’aux livres de foi. L’absence de vérité, m’aide à croire qu’ouverte la vie est pleine de surprises, de monuments cachés, d’arcs-en-ciel inattendus. Je n’ai rien à déserter. Vraiment. Ma famille doit être pareille à la tienne. J’imagine. Un endroit où il fait bon vivre, un espace rassurant, où les enfants, tous les jours, nous assaillent de leurs présences ou de leurs demandes envahissantes. Un endroit où l’on doute, où l’on s’engueule, où l’on râle, où l’on s’aime aussi. Un endroit insolite où tout tremble si souvent quand on guette la beauté du monde en ses mouvances éparses.


Trente-cinq mille cigarettes pour atteindre cet instant où je te parle. Une nuit, j’ai pleuré. A quelques centimètres de ma femme. De longues larmes se sont échappées du plus sensible en moi. Dans le silence ultime, deux traînées qui parviennent à la bouche et rappellent, involontaires, le goût du sel, de la douceur et de l’enfance. J’ai pleuré de te frôler comme une impossibilité. Comme une impossibilité à pénétrer ta vie, à déserter la mienne. Dans mes symboles, j’appelle cette nuit-là, la nuit de l’impossible pathétique ! C’est comme ça. Et c’est tellement vrai.


Rien au monde ne me permettra de poser le bras sur une de tes épaules dénudées. Rien. J’ai compté tous les morts pour le feu d’une alliance. Cette nuit-là, la nuit de l’impossible pathétique, j’ai touché l’essentiel de l’amour. Une grande solitude aussi.


On ne choisit pas de tomber amoureux. On le sait bien. Ça débute comme un fantasme. Au fil des couleurs qui s’ajoutent à la toile de l’autre, cela devient un état. Et il n’y a pas de contrôle possible. C’est comme ça. J’ai tenté de travailler l’amour, Constance. De raisonner. De calmer. Rien. L’amour est le plus fort. Comme un verre de rhum que l’on fabrique soi-même au plus profond de soi et qui tourne, et qui tourne.

 

On a beau se dire que rien sur la Planète ne vaut le bonheur du jour, ce bonheur créé à coups de patiences, à coups de sagesses, à coups d’illusions, peut-être. On a beau, dans le ciel, chercher des réponses, des illuminations. Rien. Rien ne modifie l’amour que l’on porte à autrui tant que le grand jeu des différences mutuelles n’aura pu s’affronter. C’est un état de grâce. Un état où, malgré les grands soucis fragiles déjà défilés, on se complaît encore à rêver d’un sensible complément éternel.


Constance, quand t’a-t-on dit, pour la dernière fois, que tu étais belle ? On ne l’entend jamais assez. Et même si on l’entend, on n’en est jamais rassasié. J’ai traqué ta beauté comme on photographie l’oiseau. J’ai collectionné tes lèvres rouges sous le Grand Peuplier, ton doigt sur une feuille de papier, le lobe de ton oreille où brillent trois petits points d’or, la finesse de tes bras, de ton cou, la couleur de ta peau. J’ai collectionné tout cela comme un musée de lumière.


Trente-cinq mille cigarettes pour m’arrêter enfin, juste en face de toi, devant un thé chaud. Boire dans une tasse que ta main à portée. Toucher un sachet que tes doigts ont ouvert. Goûter une porcelaine que l’eau de chez toi a lavée. Deux heures. Je t’ai écoutée pendant deux heures. Tu m’as parlé de ton métier. J’étais là comme on prend le train. En sachant que la route sera brève. J’avais mis, ce jour-là, mes habits les plus laids. Histoire de ne rien effaroucher qui puisse trahir le sentiment si bleu qui veille en moi. Je t’ai écoutée comme on boit un verre d’eau bleue. Quand tu parlais, je regardais tes mains, tes yeux, tes cheveux, enfin... tout ce que regarde un homme chez une femme, jusqu’à l’âme qui flotte au bout de ses soupirs. J’ai tout mangé comme on avale un univers soudain réalisé. J’ai parcouru des pages entières écrites de ta main, sur l’ébauche de ton prochain livre d’images. Et je suis parti. J’ai dit « Au revoir » comme raisonnablement j’avais prévu de le faire. Dans mes rêves, je me serais appuyé contre un mur, j’aurais baissé les yeux, les aurais redressés et je t’aurais dit : « C’est plus que ça, Constance... C’est beaucoup plus que ça... » Tu te serais approchée et tu aurais dit : « Moi aussi » ou « Va-t’en » ou quelque chose qui signe enfin l’alliance des vents enroulés. Mais je suis parti. Raisonnablement heureux. Brève sensation.


Quelle ombre m’empêche de te frôler la main quand pourtant l’on touche à l’endroit le plus sensible de l’humanité ? J’ai froid. Mes lignes s’effilochent dans le noeud qui constitue le tourment le plus vrai de la quête humaine.


Ce matin je t’ai croisée. A peine ai-je osé te regarder. Tu as dû lire mon livre. Ce livre bleu où je parle de toi. Je me demande si tu as compris. J’ai peur de t’avoir malmenée, d’avoir ainsi trahi l’invisible cordon qui me relie à toi.


Quand on aime il faut mourir. Trente-cinq mille cigarettes à combler les aléas des jours de ta présence inventée. Trente-cinq mille cigarettes et dix déjà à te souffler ces mots. Quelle ombre rôde pour ne pas oser la simplicité de l’élan ? Oh ! J’aimerais tant cette simplicité à te dire que tu es belle. A te parler de la beauté de tes yeux quand, à chaque froissement, j’ai l’impression que des flammes s’échangent.


Dans la foule des papas et des mamans qui conduisent leurs enfants, je te cherche. Comme on cherche la vigie du monde. C’est sournois ce sentiment ultime où, à côté de la beauté, ne végètent que des ombres lentes et fades. Je te livre ces mots sans savoir comment tu me regardes. Je pressens, simplement. Un cadeau de l’intuition.


Il est si bon de se voir dans les yeux de l’autre. Comme un être qui reflète l’image que l’on donne. Sentir que l’on existe. Palper la grandeur du remous que l’on provoque en lui. Comprendre, comme une fête intime, que l’on est capable d’envoûter à ce point. Oh ! Constance, je répète ton prénom pour me rappeler à l’ordre de la réalité; Constance, je le dis lentement comme on avance un acte, comme on prend une décision; Constance, je n’accède pas ce soir à la sagesse des femmes quand elles sont si fortes. Fortes à renoncer. Fortes à se taire. Fortes à mourir. Fortes à conclure les limites des possibles. Bien plus que les hommes.

 

J’ai voulu être toi. Si grande à procurer autant d’émois sur le petit carré de Terre que nous foulons. Mais je rêve. Il n’y a aucune raison que toi non plus tu ne pleures pas, que tu ne doutes pas. On raconte que tous les rapports qu’ont, entre eux, les humains, sont le rappel d’une liaison de la mère à l’enfant. C’est possible.


J’ai vu en toi la maman comme elle enfante chaque jour ses enfants. C’était peut-être le premier mirage. J’ai croisé la femme, à la jeune beauté, qui, elle-même, rappelle à l’enfant. Deuxième mirage dont l’alchimie, Constance, a fait naître le secret que je te livre ici. Trente-cinq mille cigarettes, pour comprendre que tu aurais pu être, à l’heure du Grand Passage, celle qui me fermera les yeux. Trente-cinq mille cigarettes pour comprendre que j’aurais souhaité être aussi celui qui te fermera les yeux.


Et comme une fuite ultime, souvent, quand le ciel est si lourd, que tes deux grands yeux si bleus cognent si fort en moi et que rien au monde n’est vraiment possible, je me mets à penser qu’un jour nous serons le vent. Qu’un jour il me sera paisible de t’aimer. Qu’un jour, comme une espérance, je pourrai, sans meurtrir, sans trahir, sans faire trembler le monde autour, t’enlacer vraiment comme tous mes désirs aujourd’hui m’y inclinent. Quand je serai le vent, Constance, je pourrai te dire des mots d’amour, de ces mots qui gonflent le coeur d’une énergie nouvelle, de ces mots qui rendent si douce la vie qu’ils sont le médicament le plus précieux de la grande histoire de l’univers. Et le doute ultime qui me ferait renoncer à t’envoyer cette lettre serait de penser que jamais nous ne serons le vent. Qu’un jour tout sera terminé et que l’on sera passé à côté de la plus belle histoire qu’il est peut-être permis de vivre. Oh ! Il n’y a pas de solution.


Il y a des lettres comme des braises tant aux doigts de ceux qui les écrivent qu’aux doigts de ceux qui les lisent. Quand tu liras ces mots, tu comprendras combien la passion n’est fondée sur rien de bien précis. Qu’elle est tout simplement l’harmonie bleue des sensibles compléments.


Voilà. Tu sais. Je n’ai rien à quitter. Rien à prendre. Un de mes amis s’arrête parfois dans la rue pour dire aux filles : « Oh ! Vous êtes jolie... Vraiment jolie... » Et puis il s’en va. La fille reste là, un feu de comète dans le coeur. Et c’est beau. Moi, il me faut trente-cinq mille cigarettes pour oser m’asseoir et quinze à dire lentement les mots. Et puis la fille reste là avec une collection de maladies d’aimer et un gros point d’interrogation. Je suis désolé. Mais avant d’être mort, dans longtemps, peut-être jamais, je voulais, Constance, que tu saches combien tes lumières me sont présences intimes, combien mes larmes auront été vraies, combien tout ceci m’est devenu sensible. Faut-il être seul à gérer le tourment des amours ?


A petits coups de bleu, je te lance mes confidences. Sans raison. Parce que je ne sais plus. Parce que je ne sais pas. Où vais-je trouver la sagesse des femmes quand elles sont si fortes à garder le silence ? Où vais-je trouver la sagesse, moi qui chéris tant l’immense bonheur de la quiétude ?



Mon paquet de Marlboro est vide. Il est là, éventré comme s’il attendait que l’on y jette la mort. Où vais-je trouver la grandeur de ne point t’avertir ? J’abandonne à la nuit, aux anges, à la beauté du monde, la décision de mon geste à venir. Pourtant je t’aime, Constance. Je t’aime.


                                                                                                                                    Mathias »

Il a glissé les feuilles dans une grande enveloppe brune. Il a écrit « Constance ». Il est monté dormir. Mal. Une nuit de sueurs.

 

 

Ó Benoît Coppée, Prix Fureur de Lire, 1999

 

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La Louve -1998-

La louve

 

 

Les premiers rayons pâles qui pénètrent une pièce racontent bien l’histoire des pépites d’or que chavire le vent paresseux : ça brille et ça flotte.

Cage brune qui sent la cire, l’atelier de papa reste le centre du monde. Maître des lieux, une image souple s’est garée, depuis plusieurs jours, sur l’armature d’un chevalet de bois : orange une femme aux longs cheveux jaunes, de dos, et rouge le ciel! Chloé, petite blonde, fait chanter l’osier du fauteuil à bascule. Sa robe lavande est celle des marelles qui volent. Vont, viennent ses yeux qui alignent aux patins les rigoles noires d’entre les lattes qui se perdent, là, plus loin, sous la plinthe. Limite horizontale du monde des songes. Ses yeux glissent et fixent l’ennui sur les pistes d’envol. Entre les lattes, dans le canyon, un petit oeil avance jusqu’à la truffe immense et brillante du chien qui dort. Dehors, la ville. Un grand boulevard pareil à tous les boulevards qui souffle quand il pleut, qui crisse quand il fait soleil.

Une ambulance arrive. Bleue, sa sirène titille le brouhaha des voitures. Le museau se soulève. Le petit oeil roule, projeté en arrière par le souffle des naseaux. Le chien bondit. Attention, je dessine au ralenti... C’est parti comme une fusée. Les pattes arrière, métalliques qui impriment toutes leurs forces et repoussent le plancher. La Terre a bougé. Oui, elle est descendue d’un centimètre! Les pattes avant qui fendent l’air. Un nageur qui s’élance du tremplin. Ça dessine des gros grains. La lumière distille des diamants de poussières qui explosent, s’éclatent et envahissent la pièce. Le chien a quitté le sol. Il vole. Sa gueule ouverte comme un nuage, trace, dans le ciel, devant le fauteuil une ombre immense. Plates, ses oreilles sont collées à la tête. Il étend les pattes avant. La sirène énerve les voitures. Elle se fait brûlante. Les ongles atterrissent. Boule, le foetus se plaque au sol. Pause. Une image où la langue flotte comme un drapeau lent. Moteur. Le chien rebondit. La fenêtre est haute. Ça monte vers la lumière. Une flèche qui accède à la base du rideau. La sirène est gigantesque.

Le museau soulève la base du rideau. Pose les pattes avant sur l’appui de fenêtre. Ferme les yeux. Oreilles tendues. Tenailles qui s’entrouvrent et le son... Houuu, le son d’une préhistoire enfouie qui s’extrait hors des entrailles, le son qui s’étend tel un tapis de plaintes louves. Ouvert comme une déchirure, comme une grotte qui crache le centre de la Terre, le feu, les cris de la steppe, droit, tendu, géant, le son parle à la sirène. Le noir et le bleu s’offrent la parenthèse d’une tresse invisible. Tout se noie. Garde à vous, le chien, oh! sublime le chien, sobre épée tendue qui rend hommage. Doucement la sirène s’efface. Le chien aussi. Tout redevient pareil. La queue lente, le chien s’approche de Chloé. Caresse entre les deux yeux. Petite main qui raconte la douceur sur les longs poils noirs.

— Eh bien, le chien... Eh bien...

Le chien retrouve sa place, couché sous le chevalet. Le fauteuil chante. Chloé s’ennuie. La peinture est étrange. Certains papas construisent des banques, d’autres des maisons, d’autres encore des souliers ou des trains; Chloé son papa, lui, construit une oeuvre sur les berges du canal. Quant aux mamans, certaines construisent des robes, d’autres des pansements, d’autres des lettres, d’autres encore des garderies d’enfants; mais Chloé sa maman, elle, ne fabrique plus rien. Elle est morte et son image dans l’atelier, la photo où elle rit avec le chien quand il était jeune, se jaunit. C’est comme ça. C’est parfois dur, mais c’est comme ça. Nouvelle sirène. Couché, le chien dresse les oreilles. Inspecte l’intouchable autour. Cligne des yeux. Semble réfléchir et se rendort. La sirène passe et se tait. La queue balaye le sol. Chloé fronce les sourcils, se lève et s’approche de la toile. C’est blasphème, oui, mais c’est la toile de papa... Elle peut. Chloé voyage un doigt sur les couleurs. De près, la toile ne ressemble à rien de précis : une grosse tache orange avec des lignes inégales où Chloé trouve soudain du mauve. Le petit doigt inspecte, suit le mouvement courbe du pinceau et parvient dans la sphère d’une autre tache : jaune, celle-ci. Chloé recule. Recule encore. Son bras s’allonge. Le doigt quitte la toile. L’image redevient nette, mais différente. Chloé marche à reculons, soudain : paf!

— Oh, zut!…

 C’est mignon, deux petits pieds qui viennent de s’emmêler dans le fil du téléphone. Et l’appareil est là, ouvert sur les lattes du plancher. Le chien se lève et sent. Le petit oeil a perdu le chien.

— Touche pas... Touche pas, c’est pas grave.

Les genoux se plient. La petite robe s’affaisse. En prison, le vent ralentit sa course. Le soleil plaque un autocollant de lumière sur Chloé. Ce matin, le soleil a mis des couettes et du bleu dans ses yeux. C’est beau, les petits doigts qui forment un numéro : « Hôpital ». Ça chante dans l’oreille, une musique de synthèse au rythme des doigts. L’hôpital, c’est un peu plus loin, mais depuis la maladie de maman, son code d’accès est écrit en grand sur le téléphone. Encre indélébile.

— Allô, je voudrais savoir... La dernière ambulance... Ce n’était pas trop grave n’est- ce pas?

— La dernière ambulance?

— Oui, celle qui est passée il y a cinq minutes.

— Vous êtes au central ici, Mademoiselle. Que désirez-vous?

— Je voudrais savoir si ce n’était pas trop grave pour la dernière ambulance.

— Vous êtes de la famille?

— Non... C’est mon chien... Je voudrais savoir...

— Qui êtes-vous?

— Je m’appelle Chloé et... je m’ennuie un peu...

— Vous vous ennuyez?... Écoutez, Mademoiselle, surtout ne le prenez pas mal, mais de nombreuses personnes ont besoin de nos services... Alors, je vais raccrocher... D’accord?

— Mhmm...

— Bien, au revoir!

C’était une femme. Elle avait l’air gentille comme une coccinelle. Un peu pressée, mais les coccinelles le sont aussi, parfois, quand elles doivent chercher à manger. Dans les yeux de Chloé, ça bouge : des petits perroquets verts et jaunes à la queue bleue piochent des cerises. Au centre des grands arbres, deux petits soleils noirs racontent l’histoire d’être jolie et douce. Mais un peu seule. Alors c’est revenu comme un souvenir lointain. Une phrase floue qui danse dans la nuit, juste avant de s’endormir, qui s’enrubanne autour du coeur et qui donne de la force pour la vie entière. C’est maman qui parle. C’est sa voix. Oui, ce sont ses lèvres qui égrènent les mots : « Quand tu désires vraiment, insiste, ma chérie... » Et tout à coup, ça goûte sa main qui caresse le front et qui glisse le long des cheveux blonds. Ça donne du courage immense. Encore une sirène hurlante qui arrive! Qui remplit l’espace! Le chien qui bondit! Le chien qui soulève le rideau et jette la steppe infinie dans l’espace. L’envoi des grandes humanités. Un fax d’amour affolé. Le cri cinglant des pleurs des galaxies des univers, aigu, lent qui s’étire par-delà les raisons, pénètre chaque objet. Et giclent les étoiles échappées d’un ruban de comète! Une écharpe rôde qui supporte le bruissement de la mort! C’est la haie d’honneur du monde animal au flot des humains. Prompt à la sauvegarde des indicibles ondes, le chien caresse l’humanité souveraine. La sirène s’étiole, se dilue, se tait, et tout redevient pareil, égal au silence, sous le chevalet où la femme nue, orange et jaune, semble attendre le regard.

— Allô... C’était grave n’est-ce pas?

— Encore vous, Mademoiselle? Écoutez...

— Non! C’est moi qui parle!

Chloé ses yeux sont rivés à la photo de maman.

— Mais...

Chloé attaque. Les perroquets de ses yeux ont quitté l’arbre. Ils s’agitent dans la cage vitrée.

— Je voudrais savoir si c’était grave... La dernière ambulance...

— Je vous passe le service!

Petite musique. Bach ou Mozart. Peu importe, c’est beau.

— Allô!

— Bonjour, Madame. J’habite à côté de l’hôpital et je voudrais savoir si une ambulance vient d’arriver dans votre service!

— Oui, en effet... Vous êtes de la famille?

Silence.

— Allô?

— Non, pas vraiment, mais c’est mon chien... Il n’aboie pas toujours de la même manière quand les ambulances passent. Vous comprenez?

— Pas vraiment... Mais... Que désirez-vous?

— J’aimerais parler au responsable de votre service...

— Le docteur Clavetine est très occupé pour l’instant!

— Ah!... Il pourrait me rappeler, peut-être?

Une autre lumière s’est collée sur le plancher. La photo de maman est invisible. Du fauteuil en osier, elle brille et pique les yeux. L’attente est longue. Chloé quitte le fauteuil. La photo ne brille plus. Maman est belle. Chloé joue avec un petit couteau entre les rigoles des lattes. Le petit oeil se cache. Il a peur de la grande lame. Poussière. Petit caillou. Morceau de papier. Petit bout de bois. Poils de chien. Le tout vole dans un cendrier. Oh, attention, une aiguille! Difficile à attraper! Avec une paire de ciseau peut-être... Chloé se lève... Où papa a-t-il mis sa paire de ciseaux? Oups, le téléphone!

— Allô?

— Docteur Clavetine. Vous avez demandé que je rappelle...

C’est une dame! Ça alors! Sa voix coule comme une rivière d’eau pure! Et l’eau, entre les mots, écrit l’histoire d’être jeune aussi! Le soleil se débarrasse d’un gros nuage mauve qu’il chiffonne et jette à la poubelle. La lumière envahit la pièce : orange et orange encore. Une pêche vient de tomber dans deux petites mains ouvertes.

— Oui, Madame... Je suis contente... Voilà, j’ai un chien... Il n’a pas de nom, on l’appelle « Le chien »...

— C’est mignon, ça!

— Oui, et il surveille les ambulances. J’habite tout près de l’hôpital et parfois il hurle très fort quand la sirène passe... Et parfois il ne hurle pas... Alors je voudrais savoir si... Enfin... Si quand il hurle c’est grave... Vous comprenez?

— Bien sûr, je comprends. Quel âge as-tu?

— J’ai dix ans.

— Magnifique!

— Alors?

— Je ne sais pas... Nous devrions faire un test!

— Quand il hurle, papa dit qu’il hurle à la mort. C’est pour ça que je pose la question.

— Ah!...

Le petit oeil a bu de l’hélium, il vole : du lustre, vaste coupole rouge qui collectionne les poussières, tapis de mousse grise, et vacille, la robe de Chloé, bleue lavande, ressemble à un parachute déployé avec, au centre, un petit fruit blond. Le soleil découpe, à la hache, un rectangle de lumière affalé. Je suis en congé, ce sont les vacances... Ah! vous ne le saviez pas... Le téléphone avec sa longue queue blanche est posé sur un pan de la robe. Non, papa travaille, il est parti tôt ce matin, la lumière était belle... La toile de papa, la femme nue verticale et souple, se repose au-dessus du chien que le chevalet découpe en deux parties égales. Je suis toute seule à la maison, oui... Chloé, les doigts de sa main libre parcourent les pistes d’envol. Peur? Non, je m’ennuie, simplement... Le fauteuil en osier dort. J’ai envie de comprendre... Les hurlements...

Il est des voix que l’on croise, aussi douces qu’une envie de fraises, soudain. S’y plonger, c’est nager sans effort dans l’eau d’une piscine dont les couleurs oscillent entre « Je suis bien » et « Reste encore un peu ». Chloé sa main gauche serre très fort le combiné. Le chien grignote un coin de lune. Il rêve : il grogne et sourit, les yeux fermés, la tête perdue entre ses pattes noires. Je t’appellerai, à la prochaine ambulance, oui, c’est promis, non, je t’assure... Étrange, cette solitude lorsqu’une voix s’éteint. Tous les sons de la maison se réveillent. Le pépiement des oiseaux, côté jardin. Le flot langoureux des voitures, côté boulevard. La mouche qui s’ébat contre la vitre. La lumière du soleil qui glisse. Soudain, le chien se lève. Agite la queue. L’aiguille folle et souple d’une horloge accélérée qui bat les flancs. Il se tortille, le chien. La queue frappe le chevalet. La bête dessine un rond sur place, vient coller les mosaïques de son museau sur la joue de Chloé. Gémissements amicaux. Il se dirige vers la fenêtre, pose les deux pattes avant sur le radiateur, se raidit, pointe ses oreilles triangulaires aux étoiles et attend. Seule bouge la queue, plumeau libre dans l’espace. La clé de papa crochète la serrure.

— Papa!

L’homme est fatigué. L’eau de ses yeux s’est cachée dans ses pieds ou ses mains. De larges cernes anthracite coloriés au fusain dessinent deux nids d’hirondelle. Impressionnant. L’homme s’agenouille : une main pour Chloé, une main pour le chien. Ça grouille comme un bol de têtards. Papa ouvre un chevalet mobile. Extrait une toile. Ecarte les lèvres :

— Alors?

« Alors? », ça veut dire mille questions. C’est semblable à des yeux qui ne parlent pas. Il faut décoder. La toile est bleue. Une femme. Encore. Il était parti peindre le canal, il revient avec une femme. Bleue, parce que le bleu est profond comme l’indicible, comme la douleur, comme la solitude, aussi. Tout est bleu : la robe, le ciel, les yeux, les mains. Ce sont des bleus divers délicats à nommer : il y a la tendresse, la douceur, l’espoir, la vie qui s’ouvre belle comme un acte de foi. Il y a tout cela, mais la lumière, surtout.

— C’est beau...

Derrière « C’est beau », il y a tout l’amour du monde : la compréhension, l’acceptation du chemin d’aventures, le sensible complément et le respect, aussi. Le respect surtout, des voiles d’infortune à jamais labourés.

— C’est beau, papa... Vraiment.

Ça résonne comme un cadeau d’anniversaire aux mille bougies. Ça s’ouvre comme les pans d’un coeur où plonger pleinement. Une sirène arrive. Chloé se dresse, regarde le chien qui regarde Chloé. Papa ne comprend pas. Le chien saute, vitesse naturelle, boum! et soulève le rideau. Le cri s’échappe. Papa tient sa toile. Chloé court. À la fenêtre. La steppe revient. Les loups déboulent des collines, pénètrent la plaine vierge. Noirs, ils roulent. La horde meugle. Ils sortent du ventre du chien. Filiformes, filent sur sa langue et sautent dans l’espace, s’accrochent à la vitre, aux rideaux, dégoulinent, font le tour de l’univers. La Lune est montée d’un cran dans le ciel. Les ombres découpent la peur, l’angoisse et la crainte au couteau. C’est long, lent et monocorde. Aigu. La sirène transpire ses éclats éblouissants. Ça fait mal. Tout se mélange. Chloé voit l’ambulance qui se faufile dans le courant des voitures. Klaxons. Et le chien qui parle une autre langue. Et la lumière bleue qui tourne le coin, qui disparaît et stoppe sa sirène avant de pénétrer la rue de l’hôpital. Il y a des arbres verts avec plein de feuilles.

Le chien se tait. Chloé court vers le téléphone. Je t’expliquerai, papa... S’assied et attend. Un quart d’heure où les secondes jouent aux billes. On les entend chahuter. Et puis le téléphone.

— Allô! Qui est-ce?

— C’est moi, Chloé, le docteur de l’hôpital!

— Mon chien a hurlé! Mon chien a hurlé! Alors?

Derrière « Alors? » se cache toute l’impatience du monde : l’attente, le désir de savoir pourquoi le ciel est bleu, pourquoi il y a des nuages, pourquoi il n’y a pas de feu sur la Lune, pourquoi le Soleil prend une douche, pourquoi le chien hurle, pourquoi papa est peintre et pourquoi maman jaunit sur la photo près de la cheminée!

— Alors?

— Je ne sais que te dire Chloé... il a...

— Quoi?

— Il a probablement raison... Le chien...

— C’était grave, n’est-ce pas?

— Oui, ma chérie...

C’est remonté comme une vague aux marées d’équinoxe. De ces eaux qui emportent tout sur leur passage, les maisons, les gens, les larmes et les digues. Le docteur avait dit « ma chérie » comme un coup de sèche-cheveux sur le ventre, et l’enfance qui rit dans la salle de bains et maman qui est jolie! Belle, quand elle posait sa tête contre celle de Chloé et qu’elles se souriaient dans le grand miroir avec les brosses à dents qui traînent. C’est parti comme un éclair qui traverse les ans. Le soleil s’est coupé, en se rasant.

— Ma chérie... Vous avez dit ma chérie?

Ça raconte le calme d’après Pompéi : paralysie du temps. Les lèvres du docteur qui hésitent. Les ondes qui s’échappent et dansent en silence. En surplomb des êtres parfois se disent des phrases invisibles qu’aucune oreille au monde n’entendrait. Ensuite, reviennent les mots que chacun comprend. Le petit oeil surveille, honnête jusqu’à la simplicité.

— Vous avez des enfants, Madame?

— Non...

— Vous aimez les chiens?

— Je n’en sais rien. Je ne les connais pas...

— Vous savez faire des crêpes?...

Chloé son papa est parti promener le chien. L’univers s’est ramassé en un point précis du globe : Chloé, la lumière et le téléphone dans l’atelier de papa. Il revient : la cage d’escalier résonne. L’homme ouvre la porte, le chien s’engouffre, Chloé saute.

— Papa! Papa! J’ai invité une madame à souper! Elle sait faire des crêpes! Elle vient ce soir!

— Mais enfin, Chloé, qu’est-ce que tu me racontes?

— Une dame de l’hôpital! Elle est gentille! C’est le chien, je te raconterai! Vite, papa!

Chloé son papa passe une main sur sa barbe de trois jours.

— Ce n’est pas...

— Si, si, elle vient à huit heures! C’est bientôt, il faut tout préparer!

Regard furtif sur un pantalon sale, maculé de peinture, trop court. Oh! ces souliers, le désordre de la cuisine...

— Chloé, tu es folle!

— Dépêche-toi!

Tout s’accélère. Le temps devient pipistrelle. Tic. Les armoires claquent. Nouvelle nappe. La bleue. Tac. Non, la rouge. Non, la bleue qui sent le nuage! Les chaises! Ajouter une troisième chaise! Tic! Ouvrir la fenêtre! Laver la gamelle du chien! Vite! Enfiler un nouveau pantalon, une nouvelle chemise! Tac! La verte? Non! Simple, T-shirt blanc! Chloé, tes mains! Lave-toi les mains! Tic! La brosse qui claque contre les plinthes émaillées, une pelote de poils noirs s’envole!

Papa, ferme la fenêtre! Tac! Oh, ce chien, toujours dans les pattes! Dans l’atelier! Tic! Allez! Ouste! File! Tac! Tic-Tac! Tic-Tac.

— C’est elle?

— J’en sais rien.

Les deux regardent par la fenêtre. En contrebas, des gens passent. Une femme semble chercher son chemin. Elle doit avoir une quarantaine d’années. Tailleur bordeaux, chemisier à fleurs mauves. Longues jambes souples, chignon serré et lunettes rondes, métalliques.

— J’en sais rien du tout.

La femme sort un petit billet de son sac à main, regarde en l’air. Chloé et son papa reculent.

— C’est elle!

Et puis le silence. L’attente du coup de sonnette. Le chien dort, sous le chevalet. Chloé s’avance. Le temps lit un roman.

— Elle est toujours là?

— Mhmmm...

— Ça ne peut-être qu’elle!

C’est elle : vingt heures dix! Chloé ouvre la fenêtre. Le chien sourcille. Chloé son papa s’éponge le front d’un petit mouchoir bleu.

— Madame!

La dame tend le cou vers le deuxième étage.

— C’est ici! crie Chloé en agitant la main.

— Hein? Je cherche la rue Vautrain... Vau-train!

— C’est pas ici, Madame!

Et vlam, Chloé referme la fenêtre! Ce n’était pas elle, mais elle est en retard. Sirène bleue. Il y a des heures où l’on perd patience. La sirène grossit. Le chien s’assied. Oreilles tendues, museau flairant l’espace. Il va hurler! Il se lève, tourne autour du fauteuil à bascule, un tour, deux tours, sa queue s’agite en petits coups secs, saccadés, frappe l’osier, reprend sa course. La sirène est omniprésente. Le bleu s’accroche aux murs et crache des tags éphémères. Museau frôlant le plancher, le chien renifle, aspire les poussières, éternue. La sirène s’éloigne. Les tags éteignent la lumière. Le chien cogne sa tête contre les jambes de Chloé son papa. La sirène se tait. L’homme glisse une main courbe sur la tête du chien.

— Là... C’est tout... Là...

— Papa! Papa! Regarde!

Parfois des portes s’ouvrent qui ressemblent au mystère de la lumière des étoiles. Un visage ovale, des cheveux châtains noués en queue de cheval, un jean noir, un body moulant blanc et des baskets orange. Si la beauté existe, elle porte des baskets orange! Si la grâce de la simplicité existe, elle porte une queue de cheval, simplement nouée d’un chouchou jaune! Et si les mains d’une femme sont belles, c’est qu’elles poussent lentement la grille de la maison, en contrebas du poste d’observation. La femme lève la tête et les yeux.

— C’est elle, papa! C’est elle!

— Bien, ma chérie... Je vais ouvrir!

— Attends!

Papa se retourne. La sonnette éclabousse des étincelles.

— Attends!

La dame de l’hôpital avait les yeux couleurs « J’arrive de nulle part et je ne sais pas ce que je viens faire ici ». Ça pouvait être grave. Chloé s’approche de son papa.

Deuxième coup de sonnette. La fille enserre les jambes de son père. Chloé, c’est rentré dans son ventre comme une envie de douceur, d’une peau douce, d’un trou béant à reboucher vaille que vaille. La photo jaunie et le chiot noir aux oreilles toutes molles, s’accroche au mur. Ça dessine un flou de couleurs folles. La sonnette encore.

— J’y vais!

Et l’homme s’arrache. C’est au deuxième! Raccroche l’interphone. Regard profond dans les citernes de sa fille. Il n’avait jamais vu que les perruches dans les yeux de Chloé, jaunes et vertes, avaient le bec rouge et que par dizaines elles piaillaient dans l’immense cerisier. Tu es jolie, dit-il en frôlant la robe bleu lavande. Vraiment très élégante. Alors, c’est arrivé comme un chant de confiance, une giboulée de bonbons au miel, une averse de cacao tiède, un parfum de vent. C’est rentré dans le hall, timidement, mais les yeux dans les yeux, la main ferme et le bisou qui réchauffe. Ça sent bon, tellement bon soudain, que la vie s’éclaire de mille chariots de vents souples et généreux. C’est... Comment dire? Comme le retour d’un oiseau, l’éveil d’un voyageur de l’autre monde. Un nouveau continent débarque avec sa kyrielle de châtaignes qui brillent dans les yeux et des mains blanches à s’envoler la nuit. La douceur d’une joue, oh! Chloé avait oublié.

La soirée se passa. Un rêve étrange qui laisse des jours durant l’impression d’un vertige qui vacille. Garder les images et pourtant les chasser, se dire que ce n’était qu’un rêve, un passage, une tranche de bonheur découpée dans le pain quotidien. Mathilde n’était restée que deux heures, mais deux heures dessinées à l’encre de la lumière, en couleurs douces, pastel, mauves, bleues et roses. Et puis le silence. Papa qui continue son oeuvre et les sirènes qui passent. Le chien qui hurle ou ne hurle pas. Le fauteuil qui bascule et les robes qui rentrent du linge sale et donnent à chaque matin une tonalité particulière, unique et tellement nécessaire. Chloé ses robes effacent plic la rage d’être là.

Chloé son papa est parti peindre une femme sur les berges du canal. La lumière, en été, est souvent chaude, pleine de secrets. Mais elle écarte du temps. Chaque jour, il rentre un peu plus tard. Un peu plus fatigué. Ses cernes désormais sont jaunes et mauves. Mais ses toiles sont belles. Chloé se sent seule, mais c’est le chien qui soupire. Quand Mathilde est venue, la semaine dernière, le chien n’a pas bougé. Il a tout écouté pourtant. Enregistré. Dosé. Pesé. Senti. Capté les sons. Il n’a rien dit. Le pauvre. Ce doit être triste de ne pas pouvoir parler, de subir les émotions les plus sensibles sans pouvoir les rendre, de ne pas pouvoir dire « C’était comme un vent frais de bienveillance » ou bien « C’était comme une lumière neuve ». Pauvre chien qui soupire et s’ensommeille sous le chevalet. Mathilde ne donne plus signe de vie. C’est comme ça. Chloé se balance et s’endort. Et l’osier se tait.

C’est la nuit et papa pleure pour lui tout seul, parce qu’il est fatigué ou parce qu’il se sent vraiment seul. Ou bien les deux. Alors, le chien se lève, se dresse sur ses pattes arrière, pose les pattes avant sur l’épaule de l’homme, allonge la tête et, de sa langue rose, boit les larmes. Simplement, dans le silence, les yeux fermés, les oreilles aplaties. Un geste d’humanité fragile comme un nouveau-né. L’homme s’abaisse. Alors, les deux se parlent, à des années lumière de la Terre et du langage commun. Et c’est l’histoire d’avoir peur de se perdre dans une oeuvre à construire, mais de n’avoir d’autre issue pour ne pas trop penser. Eh oui, l’histoire d’une fuite, certainement. Et le chien semble comprendre, parce que sa patte d’acier frôle délicatement l’épaule de Chloé son papa. Pauvre chien qui même ne peut caresser sans risquer de griffer. L’animal pose la tête sur l’épaule humaine. C’est émouvant comme deux mondes parallèles, deux planètes lointaines, mais qui rassurent l’un et l’autre. Et se taisent. À l’infini.

Un photographe est venu collectionner les toiles de papa dans sa boîte noire, avec des parasols en aluminium, des lampes éblouissantes et des fils partout que le chien menaçait de chahuter. Papa était très énervé. Celle-là! Oui! Non! Vous êtes sûr? Pas celle-là. Sirène bleue. Dix-huit heures trente-six, le chien se lève. Attention, il va hurler! La sirène dévale son avalanche sonore. Le photographe s’énerve.

— Attention! Les fils!

Trop tard, le chien se précipite vers la fenêtre. Un parasol s’effondre.

— Pouvez pas tenir votre bête!

Les loups se rassemblent et comptent les louves et les enfants. La steppe va s’éclater de mille flammes orange et rouges. La grotte s’ouvre. La sirène grandit. Ils glissent un à un devant la Lune ronde et lactée, immensément lumineuse. La sirène aveugle les murs. Ils clignent des yeux. Silencieux encore, les loups passent, défilent et glissent. Ils vont bondir, surgir de derrière les sapins, en boucle sinueuse et cracher leur cri millénaire. La sirène trace des comètes bleu marine. La queue du chien se raidit, hésite. Les loups se concertent. Conférence au sommet. Rocher du grand conseil. Panique. La queue s’inquiète et puis se met en mouvement, s’affole presque, frappe les flancs, coupe l’univers en deux parties égales. Il gémit le chien, revient au centre de la pièce, se contorsionne comme un poisson hors de l’eau, dessine des « S » qui s’inscrivent dans l’atelier comme des mouvements fous de pinceau. La queue bat. Le petit oeil tremble. Il rit le chien. Oui, il rit de tout son coeur, de toute son âme de chien sensible jusqu’à l’émotion la plus ténue. Il sait le chien. Avant même que l’humanité ne puisse s’en inquiéter, il a tout compris le chien! Il avale l’espace comme s’il buvait de l’eau. La sirène s’est tue, dans la rue de l’hôpital et les yeux du chien lancent des cadeaux colorés avec des rubans dorés sous le grand sapin de Pâques. Ça tombe dans la neige. Les montagnes sifflent dans le vent. Le chariot courbe s’allonge. La vie est immense! Oui! Il tourne le chien, autour de Chloé, autour de Chloé son papa et c’est terrible de ne pas pouvoir expliquer! C’est terrible de ne pas pouvoir prévenir! Il fait ce qu’il peut le chien. Retourne à la fenêtre. Revient au centre de la pièce. Frappe de la queue les parasols, la jambe du photographe et le pied d’une grosse lampe. Les loups sont éteints parce que c’est le soleil qui s’explose à l’horizon des lumières! C’est la couleur qui gifle la nuit! Le parfum pur et simple d’une main qui pousse la barrière noire! Les pas qui s’avancent chargés d’un courage immense!

C’est deux grands yeux gorgés d’une vie ouverte comme deux grands bras qui tremblent un peu mais qui sont décidés! C’est la Louve! Oui! La Louve! Deux baskets orange qui se posent sur le seuil de la porte! C’est le doigt qui se tend! Hésite! C’est le souffle qui tremble! C’est le silence! Et l’index qui s’avance vers le bouton de la sonnette! C’est un doigt qui gratte la poussière sous l’oeil ému! C’est Mathilde! Oui! C’est Mathilde!

Le chagrin est immense. Mais la vie aussi. Les photos jaunies ont toute leur place. Au fond du coeur et partout. Mathilde avec ses yeux couleurs « Je vous aime » s’offrit comme une envolée de douceur, une histoire à s’endormir le soir, des cheveux qui scintillent à travers la lumière et sentent bon le vent. Le petit oeil est content.

On les voit parfois se promener tous les trois, anonymes, dans un parc de la cité. Le chien est là aussi, boule de poils, qui s’essouffle à cueillir au vol les graines de pissenlit, hops! Mathilde, une nouvelle courbe se dessine dans son dos : elle a un gros ventre et sa robe est belle!

Le chien court vers un vieux chêne. S’il passe à gauche, c’est un petit frère. Si c’est à droite...

 

 

Ó Benoît Coppée, Tant de chiens, Collectif, Editions Memor, 1998.

 

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