20/12/2006

Clara pourra dire -2004-

Clara pourra dire

 

 

 

 

Je vais tout raconter, je jure. C’était pas pour traiter, style je vole puis j’humilie et tout. Non. Clara pourra dire. C’est Matthias.

-Il est temps que tu connaisses l’odeur, il a dit Matthias.

C’était comme une mission dans sa voix. J’ai compris, l’odeur. Depuis longtemps les autres savaient que je matais Clara. Que je déposais mes yeux pour la caresser juste, de loin, son pantalon, ses bras et tout. Et que ça tournait. Un jour, je l’ai attendue près de la station Brel. Je devenais ouf.  C’était en été. J’étais dans la lumière où elle se dépose sur les briques. J’ai attendu. Clara revenait de l’école avec ses cheveux et ses mains, son tee-shirt et sa vie. Elle avait une jupe genre jolie qui rend les jambes très fines. Clara, je savais bien que c’était pas un plan juste pour me frotter. Que c’était beaucoup plus, genre une meuf de sa vie, s’arrimer. Celle qu’on veut avoir des enfants avec pour oublier le malheur. Alors, j’avais décidé d’avancer sans rien abîmer. C’est pour ça que Clara et moi on a mis du temps à se toucher. Avant la station Brel, on s’étaient matés juste dans les yeux, cent fois peut-être. La station Brel, c’était un jeudi. Tout a commencé là. Je me suis approché de Clara.

-Moi, c’est Bilal, j’ai dit.

Et je lui ai tendu l’enveloppe. Dans l’enveloppe j’avais mis un poème. Je l’avais recopié dans un livre de Matthias.

-Ecris-lui ce poème, il avait dit Matthias.

J’avais recommencé trois fois. J’avais chouré du papier à ma sœur, dans sa chambre. Le poème parlait que les hommes devaient accueillir les femmes. Que c’était beau les regarder comme des princesses. Laçui qui avait écrit le poème parlait aussi qu’on pouvait se noyer dans des yeux profonds et ne plus voir que ces yeux-là. Clara avait rien remercié. Elle avait juste glissé l’enveloppe dans son sac.

-A bientôt, elle avait dit.

J’étais fier. Elle marchait avec le papier que j’avais écrit, dans son sac, je jure. Elle a quitté la lumière de la station Brel. Elle est allée dans l’ombre, sous les arbres. Je pouvais pas bouger. J’étais heureux. Je suis rentré dans ma piaule et là j’ai commencé à avoir peur. Parce que je  connaissais pas l’odeur. J’ai compris que mater c’était facile. Mais l’odeur… Jamais j’ai osé parler de ma peur à Matthias. Il m’aurait traité. Depuis le poème, Clara se tenait loin. Je pensais qu’elle allait venir, remercier, allumer ses joues, mais non. Contraire. J’ai souffert à me demander si j’avais foiré ou quelque chose. Ou qu’elle avait pas compris le poème.

-Elles font toujours ça, les meufs, il avait dit Vincent, laçui qui vient de Bockstael.

Vincent m’avait rassuré. Mais quand même. Leurs fuites les meufs, style j’ai envie que tu te poses mille questions, ça réussit toujours. Alors, j’ai décidé de faire un cadeau à Clara, genre allumer ma présence autour d’elle. Vincent, il avait encore des bombes. De toutes les couleurs, il avait dit, dans la cave de sa reum, je jure, propre et tout, pas d’embrouille. On est parti la nuit, avec nos sacs et le bruit des bombes et leurs billes dedans. On est allés jusqu’à la station Brel. On a choisi le mur de la lumière. Vincent a commencé. On commence par les bords, le boulot de Vincent. Moi, je faisais les couleurs, au milieu. On voulait écrire « ETOILE », juste, je jure, pour éclairer chaque jour que Clara elle passait à la station Brel. On avait presque fini. Trois iroquois sont arrivés. Total cavés. Ils ont commencé à nous traiter. On s’est défendus.

-C’est mon mur, il a dit un des iroquois.

Vincent lui a dit d’aller se faire foutre. Le keum a eu très mal aux yeux à force de l’insulte. Certains aiment pas qu’on les traite. On s’est un peu touchés, pas méchant, style je te pousse et tu me pousses. Mais Vincent a vu l’éclair d’un cutter. Alors, Vincent a dégainé une bombe, un coup de jaune, pschiit, dans la chetron d’un iroquois.

-Escape ! La haine ! il a crié Vincent.

On a couru. On a choisi, style instinct de la vie, direction les abattoirs. Jamais j’aurais pensé courir comme ça. Dans ma tête, je jure, ça faisait plein d’images. J’espérais qu’elle me voie, Clara, dans son sommeil. En courant, avec mes bras, je dessinais ses yeux, ses cheveux, ses mains, sa jupe et ses bas. Tout brûlait des étoiles dans mon ventre, limite un poème encore plus beau que laçui de l’enveloppe. On a semé les iroquois parce qu’on s’est cachés sous le pont du canal. Et on n’a plus bougé.

-Ces fils de pute, si on les goale… on a entendu.

Et puis, plus rien. Les keums étaient partis. Je raconte pour dire le chemin jusqu’à notre nuit. C’est important. Clara, elle a pas compris pour le mot « ETOILE » sur le mur. Elle m’a dit plus tard, un jour qu’on étaient sur un banc.

-Tu dois faire qu’elle pense qu’à toi, il avait dit Matthias.

Alors j’ai fait qu’elle pense qu’à moi . Style mille présences et cent poèmes. Limite relou, mais Clara aimait bien. Clara pourra dire.

-La touche pas trop vite, il avait dit Matthias.

Le Soleil. L’odeur. On y arrive. Matthias parlait de ça facilement. J’avais jamais pensé. Je connaissais pas. Je voyais que ses yeux, ses mains et sa jupe à Clara. Sur le banc, dans la lumière, on parlait. Sûr, je matais ses lèvres et ses dents et la petite blessure sur son front. Sûr, j’avais envie de prendre sa main. Mais le Soleil, j’y pensais pas. C’était loin. Les seuls Soleils que je matais, c’était sur l’Internet, les sites gratuits. A dégueuler, mais Vincent y connaissait un site plus propre que les autres, style y a pas que des Charlotte. Vincent y regardait et puis il s’en allait dix minutes et il revenait. Même si c’est dégueulasse les sites, j’ai appris que je bandais. Après, quand Vincent il éteignait l’Internet, j’avais toujours une colère comme ça dans le ventre. J’allais dans les chiottes et je m’arrangeais tout seul avec ma colère. Comme Vincent. Je jure. Sur le banc, dans la lumière, c’était pas ça. C’était juste pour apprendre à être amoureux. Clara pourra dire. Ce jour-là, le jour du banc, j’avais les foies de prendre sa main. Les foies. Dingue. Les iroquois me donnent pas la peur, mais prendre la main de Clara, oui. Je suis pas normal. J’avais toujours pas pris la main de Clara. Je m’en consolais même pas avec la lampe de poche comme on peut faire, le soir. Non. Clara était pas un Soleil. Clara était une main. D’abord une main. Rien qu’une main, je jure. J’aimais bien envoyer des SMS à Clara. Un jour, j’étais venu à la station Brel avec un cadeau.

-C’est pour toi, j’avais dit à Clara.

Dans mon paquet, pour elle, c’était un 3310. C’est Matthias, il m’avait filé deux Nokia. Deux bleus. Un pour moi, un pour Clara. Ils étaient tombés d’un camion paraît, genre l’expression. Matthias avait essayé de les vendre. Personne voulait. Tout le monde matait les 3610. Alors Matthias m’avait donné les 3310. Pour pas user les cartes, genre elles te niquent tes thunes, on s’envoyait des messages. On se parlait avec nos doigts. Clara disaient des choses jolies et je répondais style j’écrivais des poèmes. C’était bien. On s’envoyait jamais pendant les cours. Je voulais toujours que Clara elle se concentre à Notre-Dame. On s’envoyait le matin, oim du tram vers Sainte-Marie, à midi de la cour de Notre-Dame et le soir de nos piaules. On mettait sur silencieux. Dans la nuit, fallait juste mater si la lumière s’allumait et lire l’amour. C’était l’Amour dans nos mots, style des beaux mots.

-Prends bien soin de toi, elle envoyait Clara.

C’était gentil. C’était joli. Je jure. J’envoyais aussi des pbsdt et des jtm, genre je gagne des caractères. Jtm, c’est facile. C’est 5-8-6 sur les 3310. Quand les jtm sont arrivés, Clara, j’avais pris sa main. C’était grand ce jour-là. Clara pourra dire. C’était loin de tout le monde autour de la Basilique. Clara était assise. Il faisait froid, je me souviens. Elle avait une écharpe, limite j’aimais beaucoup l’écharpe de Clara. J’avais vu dans ses yeux une phrase style Bilal, je craque… Tu peux prendre ma main, maintenant.

-Elles font toutes ça, les meufs, il a dit Vincent quand j’ai raconté.

C’était le signe que je pouvais. J’ai tendu ma main ouverte, genre Clara si tu veux, tu peux déposer ta main dans la mienne, tu es la bienvenue. Et Clara a déposé sa main dans ma main. Et puis doucement elle s’est penchée sur le côté. Sa tête est venue sur mes genoux. Alors, j’ai embrassé Clara pour la première fois. J’ai glissé mes lèvres sur ses lèvres. Je pensais même pas au Soleil. C’était d’abord de l’amour. J’ai goûté sa langue parce qu’elle a bien voulu. Après, on étaient fiers. C’était comme style j’avais avalé la lumière de Clara jusque dans mon ventre. Et je l’ai dit à Clara.

-Moi aussi, elle a dit Clara.

Je suis resté longtemps à raconter des mots avec mes doigts sur ses joues. Clara elle aimait. Je matais son bonheur dans ses yeux. Je jure. Clara pourra dire. C’était y a longtemps, je compte, un an. Clara elle savait bien qu’un jour elle me ferait sentir l’odeur. Mais elle avait peur. Oim aussi, style on n’ose pas dire ça les keums, mais quand on connaît pas on a les foies. Matthias disait que je devais chercher l’endroit, style c’est très important pour une meuf que l’endroit soit joli.

-Tu la respectes, il avait ordonné Matthias.

Un an, je compte, j’ai touché ses joues et ses mains. Clara pourra dire. Un an, je compte, c’était beau dans la lumière. On apprenait doucement. On marchait des grandes ballades loin des voitures. Hier soir, Clara m’a appelé. Elle appelait jamais. Elle écrivait seulement. Ça voulait dire beaucoup. Style j’ai envie d’entendre ta voix. Ou style je t’envoie un signal.

-Tu veux me voir ? j’ai dit à Clara.

Elle a rien dit. Elle a donné un silence. J’ai pas compris, mais dans mon ventre j’ai senti que ça s’allumait. Une grande vague. Clara elle avait tout réveillé sans rien dire. J’ai dit à Matthias. C’est pour ça que Matthias m’a donné la mission de l’odeur.

-Quand tu sauras l’odeur, t’aurais plus jamais peur des meufs, il avait dit Matthias.

C’est pour ça que je suis venu dans la nuit. Pour l’odeur. Connaître. Savoir. Je suis rentré par l’arrière du camping comme elle avait dit Clara. J’avais apporté vingt roses jaunes. Je lui ai donné les roses quand elle est venue m’accueillir. Elle a trouvé les roses très jolies. On est rentrés dans la caravane, Clara d’abord. Je me suis assis. Clara était debout. Je la trouvais très jolie.

-Tu veux un thé ou quelque chose ? elle a dit Clara.

J’ai dit oui, un thé. J’avais les mains moites. Clara, elle a senti mes mains moites en disant que c’était pas grave. L’eau était devenue brûlante. Elle a versé l’eau bouillante dans un verre. Elle avait la trouille que le verre explose, mais non. Le bruit de l’eau dans le verre et le bruit de la radio, doucement, faisait style un papier de soie qu’on glisse sur une épaule. Clara aussi a bu un thé. A la fin de nos thés, Clara elle a trouvé un vase pour mes roses. Je me suis levé. Je suis venu derrière Clara. Elle installait les roses près de l’évier. J’ai serré Clara doucement contre moi et elle aussi, moi contre elle. Elle a déposé la rose qu’elle tenait dans sa main. On a demandé à nos lèvres de se coller.

-C’est où ? j’ai demandé à Clara.

-C’est pas loin, elle a dit Clara.

On a changé de pièce. Y avait qu’un lit tout rose et tout propre. Et à côté du lit, des affaires de Clara, des tee-shirt, des CD et un sac de voyage. Clara s’est assise sur le lit. Elle avait les joues rouges. Je me suis assis aussi. Clara a enlevé son tee-shirt noir et j’ai vu ses seins, beaux. J’ai enlevé mon tee-shirt et elle m’a vu. On s’est serrés. On s’est couchés. J’ai enlevé les chaussures de Clara. Elle était à pieds nus. J’ai enlevé mes chaussures. J’avais des chaussettes. J’ai défait les boutons du pantalon de Clara. Un, deux et trois. Clara a soulevé ses fesses et j’ai enlevé le pantalon de Clara. J’ai défait les boutons de mon pantalon. Clara m’a aidé. J’étais à poil. Restait Clara dans sa petite culotte blanche avec une fleur bleue. J’ai enlevé la culotte de Clara. Et là, le Soleil, entre ses jambes. Juste là. Je sais plus. J’ai mis mes mains sur ses hanches et ma figure est venue contre son Soleil.

-Wach, ça fouette, j’ai pensé.

Mais j’étais bien. C’était là. Ça sentait le renard, le lièvre, le miel. J’ai jamais senti quelque chose d’aussi fort. D’aussi bon. Déjà, je pensais plus. Clara faisait des petits bruits, style une souris qui compte ses petits bonheurs. Voilà, je savais, l’odeur du Soleil. J’étais fier. Tellement fier que mon ventre avait plus peur. Et Clara serrait très fort mes épaules. Je sais. Je connais. Le Soleil de Clara racontait des choses incroyables. Puis, j’ai eu envie de venir voir ses yeux. Je suis venu dans les yeux de Clara. J’ai mis mes lèvres sur ses lèvres. Et là, Clara a dit qu’elle était vachement contente, heureuse. Alors, j’ai senti le Soleil de Clara qui s’ouvrait. Juste pour moi. Oim dans le Soleil de Clara. C’est pas vrai, dis. Tellement bon. Y avait que du bleu et des pastilles vertes qui dansaient, s’allumaient. Clara disaient encore des bruits, style elle avait peut-être un peu mal mais que c’était pas grave. Que c’était pour la vie. Que c’était comme ça et que c’était très bon, encore. Et qu’elle était heureuse. J’ai pris un doigt de Clara sur mes lèvres. L’odeur du Soleil, aussi sur le doigt de Clara. Le renard, le lièvre et le miel. La porte s’est ouverte, si j’avais su. On a vu le père de Clara. Il prenait toute la porte. Ses yeux étaient fous. Il nous matait, style on étaient des ennemis, la haine.

-Sale reubeu ! j’ai entendu son père crier.

-Espèce de pute ! il a encore dit.

Clara a voulu se planquer sous la couverture. Moi, je savais pas. C’était trop vite. Clara, son père a voulu me frapper. Mais il a d’abord frappé Clara. Elle criait. J’ai dit « arrêtez ». Elle hurlait. Il frappait fort sur Clara. Je bandais plus. J’ai voulu arracher son bras. Il m’a donné une gifle, là. J’ai frappé très fort, aussi. Je sais plus. Il voulait me tuer. La colère. C’est tout rouge. J’ai vu les yeux bleus de Clara qui suppliaient, derrière un coussin. J’ai cogné. Avec le verre des roses, partout dans la caravane. Il était plus fort. J’ai essayé de me défendre. Clara pleurait. J’ai pris le verre du thé de Clara. Je l’ai cassé sur le bord de la table, style dans les films. J’ai mis le verre sur le cou du père de Clara. Il a dit non. Mais j’ai enfoncé le verre quand même. Jusque dans son cœur.

-Salaud, j’ai dit.

Et puis je sais plus, m’sieur. Je sais plus. Le trou grave. J’ai quinze ans. Les keufs m’ont fait hyper mal aux poignets. Ils ont embarqué mon portable. Je sais l’odeur du Soleil. Je sais, maintenant. Je l’ai encore sur les doigts. Ça sent le renard, le lièvre et le miel. Est-ce que je pourrais voir, Clara, m’sieur ? J’aimerais voir Clara. C’est possible, ça ? On s’aime, m’sieur. Je jure. Clara pourra dire.

 

 

 

© Benoît Coppée, Clara pourra dire, Chouette Province, 2004.

 

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