20/12/2006

La lettre à Constance -1999-

La lettre à Constance

 

 

Il s’est assis devant un bloc de feuilles blanches. D’une main lente et belle, à l’encre brune, il a tenté ses mots.

                           

« Constance,

 

Combien de cigarettes me faudra-t-il pour arriver au terme de cette lettre ? Il m’en a fallu trente-cinq mille, déjà, avant de m’asseoir pour oser te parler : quatre ans !


A la vitesse du vent, je rembobine le film que je garde de toi. Le premier regard fut celui de la rue de la Violette. C’est ainsi que j’appelle cette rue qui descend le long de l’Ecole, côté « Humanités ». Tu portais un blouson de cuir noir et un foulard orange. Dans un landau, tu poussais un nouveau-né. Calfeutré sous ton bras, l’aîné s’était déposé sur ta taille. Je passais en voiture, avec mes filles. Tu as levé la tête. Premier regard. C’était l’alpha de la procession bleue. Ensuite, les images avancent. Une à une. Comme un livre que l’on feuillette où chaque regard provoqua en moi l’effet d’un verre de rhum. Tant le vertige était grand. Tant l’euphorie était vraie. Tant les brumes étaient longues à se dénouer, après de longues heures, après plusieurs jours, ou même jamais.


J’ai observé, au quotidien, tes gestes. Comme un homme épie une femme. J’ai noté la façon dont tu marches. La façon dont tu accompagnes tes enfants dans la grande bulle de l’Ecole. La façon dont tu enlèves leurs petits manteaux, dont tu enfiles leurs petits tabliers. La façon dont tu t’assieds à leurs côtés, douce à encourager leurs premiers dessins. Je t’ai vue tant de fois les enfanter.

 

J’ai observé tes silences, aussi. Quand tu semblais parler au ciel ou parler au mystère de la foule des parents, mystérieuse, au centre de la cour d’Ecole. Tu devais nager dans tes illustrations. Je l’ai compris plus tard. Je ne savais rien de toi. Rien.


J’ai observé tes mains. J’ai cru, un temps, que tu étais violoniste. Je n’étais pas si loin de la réalité. Tu dessines comme on joue les « Quatre Saisons ». Je l’ai vu, dans tes livres. Il y a peu.


Par le nom de tes trois enfants, j’ai appris celui de ton mari. Ce nom d’homme auquel tu es attachée. Attachée. J’ai connu le prénom de tes enfants bien avant de connaître le tien. Je ne te parlais pas. Comme une poche intime qui voudrait entourer mon secret, je ne te parlais qu’avec les yeux. Comme un respect, sans doute. Car le langage des yeux est double, assurément. Qu’y avait-il derrière tes grands yeux bleus comme des feux ? Rien ou tout ?


J’ai marché jusqu’à apprendre tout de toi. Non, jamais tout, beaucoup de toi. Ton prénom. Ton nom de femme. Ton métier. Tes amis. J’ai même marché là où tu vis, là où tu dors, là où tu te laves, là où tu fais l’amour, par le hasard involontaire d’une rencontre avec ton mari. Tu n’étais jamais chez toi lorsque je pénétrais ton cloître. Tu étais dans ton atelier. A l’autre bout de la ville. Pourtant, dans cette maison, tu étais entièrement présente. Entièrement bleue, rouge aussi, pareille à ces robes de coton que tu portes en été.


Trente-cinq mille cigarettes à t’apprivoiser. Et un roman, mon roman, qui affiche ton surnom dans les librairies de la ville. L’as-tu lu ? L’as-tu compris ? Je ne sais. Je continue de te croiser. Nous nous embrassons parfois, sur la joue, mais nous ne parlons pas.


Je plonge dans cette lettre comme on prend un bateau. En ne sachant rien du terme du voyage. Pourtant, je n’ai rien à quitter, Constance. Rien qui vaille sans doute plus de bonheur. Je dis sans doute car la vérité n’appartient qu’aux livres de foi. L’absence de vérité, m’aide à croire qu’ouverte la vie est pleine de surprises, de monuments cachés, d’arcs-en-ciel inattendus. Je n’ai rien à déserter. Vraiment. Ma famille doit être pareille à la tienne. J’imagine. Un endroit où il fait bon vivre, un espace rassurant, où les enfants, tous les jours, nous assaillent de leurs présences ou de leurs demandes envahissantes. Un endroit où l’on doute, où l’on s’engueule, où l’on râle, où l’on s’aime aussi. Un endroit insolite où tout tremble si souvent quand on guette la beauté du monde en ses mouvances éparses.


Trente-cinq mille cigarettes pour atteindre cet instant où je te parle. Une nuit, j’ai pleuré. A quelques centimètres de ma femme. De longues larmes se sont échappées du plus sensible en moi. Dans le silence ultime, deux traînées qui parviennent à la bouche et rappellent, involontaires, le goût du sel, de la douceur et de l’enfance. J’ai pleuré de te frôler comme une impossibilité. Comme une impossibilité à pénétrer ta vie, à déserter la mienne. Dans mes symboles, j’appelle cette nuit-là, la nuit de l’impossible pathétique ! C’est comme ça. Et c’est tellement vrai.


Rien au monde ne me permettra de poser le bras sur une de tes épaules dénudées. Rien. J’ai compté tous les morts pour le feu d’une alliance. Cette nuit-là, la nuit de l’impossible pathétique, j’ai touché l’essentiel de l’amour. Une grande solitude aussi.


On ne choisit pas de tomber amoureux. On le sait bien. Ça débute comme un fantasme. Au fil des couleurs qui s’ajoutent à la toile de l’autre, cela devient un état. Et il n’y a pas de contrôle possible. C’est comme ça. J’ai tenté de travailler l’amour, Constance. De raisonner. De calmer. Rien. L’amour est le plus fort. Comme un verre de rhum que l’on fabrique soi-même au plus profond de soi et qui tourne, et qui tourne.

 

On a beau se dire que rien sur la Planète ne vaut le bonheur du jour, ce bonheur créé à coups de patiences, à coups de sagesses, à coups d’illusions, peut-être. On a beau, dans le ciel, chercher des réponses, des illuminations. Rien. Rien ne modifie l’amour que l’on porte à autrui tant que le grand jeu des différences mutuelles n’aura pu s’affronter. C’est un état de grâce. Un état où, malgré les grands soucis fragiles déjà défilés, on se complaît encore à rêver d’un sensible complément éternel.


Constance, quand t’a-t-on dit, pour la dernière fois, que tu étais belle ? On ne l’entend jamais assez. Et même si on l’entend, on n’en est jamais rassasié. J’ai traqué ta beauté comme on photographie l’oiseau. J’ai collectionné tes lèvres rouges sous le Grand Peuplier, ton doigt sur une feuille de papier, le lobe de ton oreille où brillent trois petits points d’or, la finesse de tes bras, de ton cou, la couleur de ta peau. J’ai collectionné tout cela comme un musée de lumière.


Trente-cinq mille cigarettes pour m’arrêter enfin, juste en face de toi, devant un thé chaud. Boire dans une tasse que ta main à portée. Toucher un sachet que tes doigts ont ouvert. Goûter une porcelaine que l’eau de chez toi a lavée. Deux heures. Je t’ai écoutée pendant deux heures. Tu m’as parlé de ton métier. J’étais là comme on prend le train. En sachant que la route sera brève. J’avais mis, ce jour-là, mes habits les plus laids. Histoire de ne rien effaroucher qui puisse trahir le sentiment si bleu qui veille en moi. Je t’ai écoutée comme on boit un verre d’eau bleue. Quand tu parlais, je regardais tes mains, tes yeux, tes cheveux, enfin... tout ce que regarde un homme chez une femme, jusqu’à l’âme qui flotte au bout de ses soupirs. J’ai tout mangé comme on avale un univers soudain réalisé. J’ai parcouru des pages entières écrites de ta main, sur l’ébauche de ton prochain livre d’images. Et je suis parti. J’ai dit « Au revoir » comme raisonnablement j’avais prévu de le faire. Dans mes rêves, je me serais appuyé contre un mur, j’aurais baissé les yeux, les aurais redressés et je t’aurais dit : « C’est plus que ça, Constance... C’est beaucoup plus que ça... » Tu te serais approchée et tu aurais dit : « Moi aussi » ou « Va-t’en » ou quelque chose qui signe enfin l’alliance des vents enroulés. Mais je suis parti. Raisonnablement heureux. Brève sensation.


Quelle ombre m’empêche de te frôler la main quand pourtant l’on touche à l’endroit le plus sensible de l’humanité ? J’ai froid. Mes lignes s’effilochent dans le noeud qui constitue le tourment le plus vrai de la quête humaine.


Ce matin je t’ai croisée. A peine ai-je osé te regarder. Tu as dû lire mon livre. Ce livre bleu où je parle de toi. Je me demande si tu as compris. J’ai peur de t’avoir malmenée, d’avoir ainsi trahi l’invisible cordon qui me relie à toi.


Quand on aime il faut mourir. Trente-cinq mille cigarettes à combler les aléas des jours de ta présence inventée. Trente-cinq mille cigarettes et dix déjà à te souffler ces mots. Quelle ombre rôde pour ne pas oser la simplicité de l’élan ? Oh ! J’aimerais tant cette simplicité à te dire que tu es belle. A te parler de la beauté de tes yeux quand, à chaque froissement, j’ai l’impression que des flammes s’échangent.


Dans la foule des papas et des mamans qui conduisent leurs enfants, je te cherche. Comme on cherche la vigie du monde. C’est sournois ce sentiment ultime où, à côté de la beauté, ne végètent que des ombres lentes et fades. Je te livre ces mots sans savoir comment tu me regardes. Je pressens, simplement. Un cadeau de l’intuition.


Il est si bon de se voir dans les yeux de l’autre. Comme un être qui reflète l’image que l’on donne. Sentir que l’on existe. Palper la grandeur du remous que l’on provoque en lui. Comprendre, comme une fête intime, que l’on est capable d’envoûter à ce point. Oh ! Constance, je répète ton prénom pour me rappeler à l’ordre de la réalité; Constance, je le dis lentement comme on avance un acte, comme on prend une décision; Constance, je n’accède pas ce soir à la sagesse des femmes quand elles sont si fortes. Fortes à renoncer. Fortes à se taire. Fortes à mourir. Fortes à conclure les limites des possibles. Bien plus que les hommes.

 

J’ai voulu être toi. Si grande à procurer autant d’émois sur le petit carré de Terre que nous foulons. Mais je rêve. Il n’y a aucune raison que toi non plus tu ne pleures pas, que tu ne doutes pas. On raconte que tous les rapports qu’ont, entre eux, les humains, sont le rappel d’une liaison de la mère à l’enfant. C’est possible.


J’ai vu en toi la maman comme elle enfante chaque jour ses enfants. C’était peut-être le premier mirage. J’ai croisé la femme, à la jeune beauté, qui, elle-même, rappelle à l’enfant. Deuxième mirage dont l’alchimie, Constance, a fait naître le secret que je te livre ici. Trente-cinq mille cigarettes, pour comprendre que tu aurais pu être, à l’heure du Grand Passage, celle qui me fermera les yeux. Trente-cinq mille cigarettes pour comprendre que j’aurais souhaité être aussi celui qui te fermera les yeux.


Et comme une fuite ultime, souvent, quand le ciel est si lourd, que tes deux grands yeux si bleus cognent si fort en moi et que rien au monde n’est vraiment possible, je me mets à penser qu’un jour nous serons le vent. Qu’un jour il me sera paisible de t’aimer. Qu’un jour, comme une espérance, je pourrai, sans meurtrir, sans trahir, sans faire trembler le monde autour, t’enlacer vraiment comme tous mes désirs aujourd’hui m’y inclinent. Quand je serai le vent, Constance, je pourrai te dire des mots d’amour, de ces mots qui gonflent le coeur d’une énergie nouvelle, de ces mots qui rendent si douce la vie qu’ils sont le médicament le plus précieux de la grande histoire de l’univers. Et le doute ultime qui me ferait renoncer à t’envoyer cette lettre serait de penser que jamais nous ne serons le vent. Qu’un jour tout sera terminé et que l’on sera passé à côté de la plus belle histoire qu’il est peut-être permis de vivre. Oh ! Il n’y a pas de solution.


Il y a des lettres comme des braises tant aux doigts de ceux qui les écrivent qu’aux doigts de ceux qui les lisent. Quand tu liras ces mots, tu comprendras combien la passion n’est fondée sur rien de bien précis. Qu’elle est tout simplement l’harmonie bleue des sensibles compléments.


Voilà. Tu sais. Je n’ai rien à quitter. Rien à prendre. Un de mes amis s’arrête parfois dans la rue pour dire aux filles : « Oh ! Vous êtes jolie... Vraiment jolie... » Et puis il s’en va. La fille reste là, un feu de comète dans le coeur. Et c’est beau. Moi, il me faut trente-cinq mille cigarettes pour oser m’asseoir et quinze à dire lentement les mots. Et puis la fille reste là avec une collection de maladies d’aimer et un gros point d’interrogation. Je suis désolé. Mais avant d’être mort, dans longtemps, peut-être jamais, je voulais, Constance, que tu saches combien tes lumières me sont présences intimes, combien mes larmes auront été vraies, combien tout ceci m’est devenu sensible. Faut-il être seul à gérer le tourment des amours ?


A petits coups de bleu, je te lance mes confidences. Sans raison. Parce que je ne sais plus. Parce que je ne sais pas. Où vais-je trouver la sagesse des femmes quand elles sont si fortes à garder le silence ? Où vais-je trouver la sagesse, moi qui chéris tant l’immense bonheur de la quiétude ?



Mon paquet de Marlboro est vide. Il est là, éventré comme s’il attendait que l’on y jette la mort. Où vais-je trouver la grandeur de ne point t’avertir ? J’abandonne à la nuit, aux anges, à la beauté du monde, la décision de mon geste à venir. Pourtant je t’aime, Constance. Je t’aime.


                                                                                                                                    Mathias »

Il a glissé les feuilles dans une grande enveloppe brune. Il a écrit « Constance ». Il est monté dormir. Mal. Une nuit de sueurs.

 

 

Ó Benoît Coppée, Prix Fureur de Lire, 1999

 

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Commentaires

très sympa ce blog ! quelques super nouvelles...

bises

jf

Écrit par : jf | 22/12/2006

Bonjour,
j'aime beaucoup votre style d'écriture. Merci pour tous vos partages.

Michelle

Écrit par : faire part | 14/12/2011

Je découvre et j'y reviendrai....

Écrit par : delahaut dany | 24/12/2011

Une intrigante discussion vaut commentaire. Je pense que vous devriez écrire plus sur ce sujet , il ne pourrait pas être un sujet tabou question, mais généralement gens ne parler ces ces sujets .
Pour la prochaine! Meilleurs voeux!

Écrit par : Norris | 10/07/2013

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