20/12/2006

La Louve -1998-

La louve

 

 

Les premiers rayons pâles qui pénètrent une pièce racontent bien l’histoire des pépites d’or que chavire le vent paresseux : ça brille et ça flotte.

Cage brune qui sent la cire, l’atelier de papa reste le centre du monde. Maître des lieux, une image souple s’est garée, depuis plusieurs jours, sur l’armature d’un chevalet de bois : orange une femme aux longs cheveux jaunes, de dos, et rouge le ciel! Chloé, petite blonde, fait chanter l’osier du fauteuil à bascule. Sa robe lavande est celle des marelles qui volent. Vont, viennent ses yeux qui alignent aux patins les rigoles noires d’entre les lattes qui se perdent, là, plus loin, sous la plinthe. Limite horizontale du monde des songes. Ses yeux glissent et fixent l’ennui sur les pistes d’envol. Entre les lattes, dans le canyon, un petit oeil avance jusqu’à la truffe immense et brillante du chien qui dort. Dehors, la ville. Un grand boulevard pareil à tous les boulevards qui souffle quand il pleut, qui crisse quand il fait soleil.

Une ambulance arrive. Bleue, sa sirène titille le brouhaha des voitures. Le museau se soulève. Le petit oeil roule, projeté en arrière par le souffle des naseaux. Le chien bondit. Attention, je dessine au ralenti... C’est parti comme une fusée. Les pattes arrière, métalliques qui impriment toutes leurs forces et repoussent le plancher. La Terre a bougé. Oui, elle est descendue d’un centimètre! Les pattes avant qui fendent l’air. Un nageur qui s’élance du tremplin. Ça dessine des gros grains. La lumière distille des diamants de poussières qui explosent, s’éclatent et envahissent la pièce. Le chien a quitté le sol. Il vole. Sa gueule ouverte comme un nuage, trace, dans le ciel, devant le fauteuil une ombre immense. Plates, ses oreilles sont collées à la tête. Il étend les pattes avant. La sirène énerve les voitures. Elle se fait brûlante. Les ongles atterrissent. Boule, le foetus se plaque au sol. Pause. Une image où la langue flotte comme un drapeau lent. Moteur. Le chien rebondit. La fenêtre est haute. Ça monte vers la lumière. Une flèche qui accède à la base du rideau. La sirène est gigantesque.

Le museau soulève la base du rideau. Pose les pattes avant sur l’appui de fenêtre. Ferme les yeux. Oreilles tendues. Tenailles qui s’entrouvrent et le son... Houuu, le son d’une préhistoire enfouie qui s’extrait hors des entrailles, le son qui s’étend tel un tapis de plaintes louves. Ouvert comme une déchirure, comme une grotte qui crache le centre de la Terre, le feu, les cris de la steppe, droit, tendu, géant, le son parle à la sirène. Le noir et le bleu s’offrent la parenthèse d’une tresse invisible. Tout se noie. Garde à vous, le chien, oh! sublime le chien, sobre épée tendue qui rend hommage. Doucement la sirène s’efface. Le chien aussi. Tout redevient pareil. La queue lente, le chien s’approche de Chloé. Caresse entre les deux yeux. Petite main qui raconte la douceur sur les longs poils noirs.

— Eh bien, le chien... Eh bien...

Le chien retrouve sa place, couché sous le chevalet. Le fauteuil chante. Chloé s’ennuie. La peinture est étrange. Certains papas construisent des banques, d’autres des maisons, d’autres encore des souliers ou des trains; Chloé son papa, lui, construit une oeuvre sur les berges du canal. Quant aux mamans, certaines construisent des robes, d’autres des pansements, d’autres des lettres, d’autres encore des garderies d’enfants; mais Chloé sa maman, elle, ne fabrique plus rien. Elle est morte et son image dans l’atelier, la photo où elle rit avec le chien quand il était jeune, se jaunit. C’est comme ça. C’est parfois dur, mais c’est comme ça. Nouvelle sirène. Couché, le chien dresse les oreilles. Inspecte l’intouchable autour. Cligne des yeux. Semble réfléchir et se rendort. La sirène passe et se tait. La queue balaye le sol. Chloé fronce les sourcils, se lève et s’approche de la toile. C’est blasphème, oui, mais c’est la toile de papa... Elle peut. Chloé voyage un doigt sur les couleurs. De près, la toile ne ressemble à rien de précis : une grosse tache orange avec des lignes inégales où Chloé trouve soudain du mauve. Le petit doigt inspecte, suit le mouvement courbe du pinceau et parvient dans la sphère d’une autre tache : jaune, celle-ci. Chloé recule. Recule encore. Son bras s’allonge. Le doigt quitte la toile. L’image redevient nette, mais différente. Chloé marche à reculons, soudain : paf!

— Oh, zut!…

 C’est mignon, deux petits pieds qui viennent de s’emmêler dans le fil du téléphone. Et l’appareil est là, ouvert sur les lattes du plancher. Le chien se lève et sent. Le petit oeil a perdu le chien.

— Touche pas... Touche pas, c’est pas grave.

Les genoux se plient. La petite robe s’affaisse. En prison, le vent ralentit sa course. Le soleil plaque un autocollant de lumière sur Chloé. Ce matin, le soleil a mis des couettes et du bleu dans ses yeux. C’est beau, les petits doigts qui forment un numéro : « Hôpital ». Ça chante dans l’oreille, une musique de synthèse au rythme des doigts. L’hôpital, c’est un peu plus loin, mais depuis la maladie de maman, son code d’accès est écrit en grand sur le téléphone. Encre indélébile.

— Allô, je voudrais savoir... La dernière ambulance... Ce n’était pas trop grave n’est- ce pas?

— La dernière ambulance?

— Oui, celle qui est passée il y a cinq minutes.

— Vous êtes au central ici, Mademoiselle. Que désirez-vous?

— Je voudrais savoir si ce n’était pas trop grave pour la dernière ambulance.

— Vous êtes de la famille?

— Non... C’est mon chien... Je voudrais savoir...

— Qui êtes-vous?

— Je m’appelle Chloé et... je m’ennuie un peu...

— Vous vous ennuyez?... Écoutez, Mademoiselle, surtout ne le prenez pas mal, mais de nombreuses personnes ont besoin de nos services... Alors, je vais raccrocher... D’accord?

— Mhmm...

— Bien, au revoir!

C’était une femme. Elle avait l’air gentille comme une coccinelle. Un peu pressée, mais les coccinelles le sont aussi, parfois, quand elles doivent chercher à manger. Dans les yeux de Chloé, ça bouge : des petits perroquets verts et jaunes à la queue bleue piochent des cerises. Au centre des grands arbres, deux petits soleils noirs racontent l’histoire d’être jolie et douce. Mais un peu seule. Alors c’est revenu comme un souvenir lointain. Une phrase floue qui danse dans la nuit, juste avant de s’endormir, qui s’enrubanne autour du coeur et qui donne de la force pour la vie entière. C’est maman qui parle. C’est sa voix. Oui, ce sont ses lèvres qui égrènent les mots : « Quand tu désires vraiment, insiste, ma chérie... » Et tout à coup, ça goûte sa main qui caresse le front et qui glisse le long des cheveux blonds. Ça donne du courage immense. Encore une sirène hurlante qui arrive! Qui remplit l’espace! Le chien qui bondit! Le chien qui soulève le rideau et jette la steppe infinie dans l’espace. L’envoi des grandes humanités. Un fax d’amour affolé. Le cri cinglant des pleurs des galaxies des univers, aigu, lent qui s’étire par-delà les raisons, pénètre chaque objet. Et giclent les étoiles échappées d’un ruban de comète! Une écharpe rôde qui supporte le bruissement de la mort! C’est la haie d’honneur du monde animal au flot des humains. Prompt à la sauvegarde des indicibles ondes, le chien caresse l’humanité souveraine. La sirène s’étiole, se dilue, se tait, et tout redevient pareil, égal au silence, sous le chevalet où la femme nue, orange et jaune, semble attendre le regard.

— Allô... C’était grave n’est-ce pas?

— Encore vous, Mademoiselle? Écoutez...

— Non! C’est moi qui parle!

Chloé ses yeux sont rivés à la photo de maman.

— Mais...

Chloé attaque. Les perroquets de ses yeux ont quitté l’arbre. Ils s’agitent dans la cage vitrée.

— Je voudrais savoir si c’était grave... La dernière ambulance...

— Je vous passe le service!

Petite musique. Bach ou Mozart. Peu importe, c’est beau.

— Allô!

— Bonjour, Madame. J’habite à côté de l’hôpital et je voudrais savoir si une ambulance vient d’arriver dans votre service!

— Oui, en effet... Vous êtes de la famille?

Silence.

— Allô?

— Non, pas vraiment, mais c’est mon chien... Il n’aboie pas toujours de la même manière quand les ambulances passent. Vous comprenez?

— Pas vraiment... Mais... Que désirez-vous?

— J’aimerais parler au responsable de votre service...

— Le docteur Clavetine est très occupé pour l’instant!

— Ah!... Il pourrait me rappeler, peut-être?

Une autre lumière s’est collée sur le plancher. La photo de maman est invisible. Du fauteuil en osier, elle brille et pique les yeux. L’attente est longue. Chloé quitte le fauteuil. La photo ne brille plus. Maman est belle. Chloé joue avec un petit couteau entre les rigoles des lattes. Le petit oeil se cache. Il a peur de la grande lame. Poussière. Petit caillou. Morceau de papier. Petit bout de bois. Poils de chien. Le tout vole dans un cendrier. Oh, attention, une aiguille! Difficile à attraper! Avec une paire de ciseau peut-être... Chloé se lève... Où papa a-t-il mis sa paire de ciseaux? Oups, le téléphone!

— Allô?

— Docteur Clavetine. Vous avez demandé que je rappelle...

C’est une dame! Ça alors! Sa voix coule comme une rivière d’eau pure! Et l’eau, entre les mots, écrit l’histoire d’être jeune aussi! Le soleil se débarrasse d’un gros nuage mauve qu’il chiffonne et jette à la poubelle. La lumière envahit la pièce : orange et orange encore. Une pêche vient de tomber dans deux petites mains ouvertes.

— Oui, Madame... Je suis contente... Voilà, j’ai un chien... Il n’a pas de nom, on l’appelle « Le chien »...

— C’est mignon, ça!

— Oui, et il surveille les ambulances. J’habite tout près de l’hôpital et parfois il hurle très fort quand la sirène passe... Et parfois il ne hurle pas... Alors je voudrais savoir si... Enfin... Si quand il hurle c’est grave... Vous comprenez?

— Bien sûr, je comprends. Quel âge as-tu?

— J’ai dix ans.

— Magnifique!

— Alors?

— Je ne sais pas... Nous devrions faire un test!

— Quand il hurle, papa dit qu’il hurle à la mort. C’est pour ça que je pose la question.

— Ah!...

Le petit oeil a bu de l’hélium, il vole : du lustre, vaste coupole rouge qui collectionne les poussières, tapis de mousse grise, et vacille, la robe de Chloé, bleue lavande, ressemble à un parachute déployé avec, au centre, un petit fruit blond. Le soleil découpe, à la hache, un rectangle de lumière affalé. Je suis en congé, ce sont les vacances... Ah! vous ne le saviez pas... Le téléphone avec sa longue queue blanche est posé sur un pan de la robe. Non, papa travaille, il est parti tôt ce matin, la lumière était belle... La toile de papa, la femme nue verticale et souple, se repose au-dessus du chien que le chevalet découpe en deux parties égales. Je suis toute seule à la maison, oui... Chloé, les doigts de sa main libre parcourent les pistes d’envol. Peur? Non, je m’ennuie, simplement... Le fauteuil en osier dort. J’ai envie de comprendre... Les hurlements...

Il est des voix que l’on croise, aussi douces qu’une envie de fraises, soudain. S’y plonger, c’est nager sans effort dans l’eau d’une piscine dont les couleurs oscillent entre « Je suis bien » et « Reste encore un peu ». Chloé sa main gauche serre très fort le combiné. Le chien grignote un coin de lune. Il rêve : il grogne et sourit, les yeux fermés, la tête perdue entre ses pattes noires. Je t’appellerai, à la prochaine ambulance, oui, c’est promis, non, je t’assure... Étrange, cette solitude lorsqu’une voix s’éteint. Tous les sons de la maison se réveillent. Le pépiement des oiseaux, côté jardin. Le flot langoureux des voitures, côté boulevard. La mouche qui s’ébat contre la vitre. La lumière du soleil qui glisse. Soudain, le chien se lève. Agite la queue. L’aiguille folle et souple d’une horloge accélérée qui bat les flancs. Il se tortille, le chien. La queue frappe le chevalet. La bête dessine un rond sur place, vient coller les mosaïques de son museau sur la joue de Chloé. Gémissements amicaux. Il se dirige vers la fenêtre, pose les deux pattes avant sur le radiateur, se raidit, pointe ses oreilles triangulaires aux étoiles et attend. Seule bouge la queue, plumeau libre dans l’espace. La clé de papa crochète la serrure.

— Papa!

L’homme est fatigué. L’eau de ses yeux s’est cachée dans ses pieds ou ses mains. De larges cernes anthracite coloriés au fusain dessinent deux nids d’hirondelle. Impressionnant. L’homme s’agenouille : une main pour Chloé, une main pour le chien. Ça grouille comme un bol de têtards. Papa ouvre un chevalet mobile. Extrait une toile. Ecarte les lèvres :

— Alors?

« Alors? », ça veut dire mille questions. C’est semblable à des yeux qui ne parlent pas. Il faut décoder. La toile est bleue. Une femme. Encore. Il était parti peindre le canal, il revient avec une femme. Bleue, parce que le bleu est profond comme l’indicible, comme la douleur, comme la solitude, aussi. Tout est bleu : la robe, le ciel, les yeux, les mains. Ce sont des bleus divers délicats à nommer : il y a la tendresse, la douceur, l’espoir, la vie qui s’ouvre belle comme un acte de foi. Il y a tout cela, mais la lumière, surtout.

— C’est beau...

Derrière « C’est beau », il y a tout l’amour du monde : la compréhension, l’acceptation du chemin d’aventures, le sensible complément et le respect, aussi. Le respect surtout, des voiles d’infortune à jamais labourés.

— C’est beau, papa... Vraiment.

Ça résonne comme un cadeau d’anniversaire aux mille bougies. Ça s’ouvre comme les pans d’un coeur où plonger pleinement. Une sirène arrive. Chloé se dresse, regarde le chien qui regarde Chloé. Papa ne comprend pas. Le chien saute, vitesse naturelle, boum! et soulève le rideau. Le cri s’échappe. Papa tient sa toile. Chloé court. À la fenêtre. La steppe revient. Les loups déboulent des collines, pénètrent la plaine vierge. Noirs, ils roulent. La horde meugle. Ils sortent du ventre du chien. Filiformes, filent sur sa langue et sautent dans l’espace, s’accrochent à la vitre, aux rideaux, dégoulinent, font le tour de l’univers. La Lune est montée d’un cran dans le ciel. Les ombres découpent la peur, l’angoisse et la crainte au couteau. C’est long, lent et monocorde. Aigu. La sirène transpire ses éclats éblouissants. Ça fait mal. Tout se mélange. Chloé voit l’ambulance qui se faufile dans le courant des voitures. Klaxons. Et le chien qui parle une autre langue. Et la lumière bleue qui tourne le coin, qui disparaît et stoppe sa sirène avant de pénétrer la rue de l’hôpital. Il y a des arbres verts avec plein de feuilles.

Le chien se tait. Chloé court vers le téléphone. Je t’expliquerai, papa... S’assied et attend. Un quart d’heure où les secondes jouent aux billes. On les entend chahuter. Et puis le téléphone.

— Allô! Qui est-ce?

— C’est moi, Chloé, le docteur de l’hôpital!

— Mon chien a hurlé! Mon chien a hurlé! Alors?

Derrière « Alors? » se cache toute l’impatience du monde : l’attente, le désir de savoir pourquoi le ciel est bleu, pourquoi il y a des nuages, pourquoi il n’y a pas de feu sur la Lune, pourquoi le Soleil prend une douche, pourquoi le chien hurle, pourquoi papa est peintre et pourquoi maman jaunit sur la photo près de la cheminée!

— Alors?

— Je ne sais que te dire Chloé... il a...

— Quoi?

— Il a probablement raison... Le chien...

— C’était grave, n’est-ce pas?

— Oui, ma chérie...

C’est remonté comme une vague aux marées d’équinoxe. De ces eaux qui emportent tout sur leur passage, les maisons, les gens, les larmes et les digues. Le docteur avait dit « ma chérie » comme un coup de sèche-cheveux sur le ventre, et l’enfance qui rit dans la salle de bains et maman qui est jolie! Belle, quand elle posait sa tête contre celle de Chloé et qu’elles se souriaient dans le grand miroir avec les brosses à dents qui traînent. C’est parti comme un éclair qui traverse les ans. Le soleil s’est coupé, en se rasant.

— Ma chérie... Vous avez dit ma chérie?

Ça raconte le calme d’après Pompéi : paralysie du temps. Les lèvres du docteur qui hésitent. Les ondes qui s’échappent et dansent en silence. En surplomb des êtres parfois se disent des phrases invisibles qu’aucune oreille au monde n’entendrait. Ensuite, reviennent les mots que chacun comprend. Le petit oeil surveille, honnête jusqu’à la simplicité.

— Vous avez des enfants, Madame?

— Non...

— Vous aimez les chiens?

— Je n’en sais rien. Je ne les connais pas...

— Vous savez faire des crêpes?...

Chloé son papa est parti promener le chien. L’univers s’est ramassé en un point précis du globe : Chloé, la lumière et le téléphone dans l’atelier de papa. Il revient : la cage d’escalier résonne. L’homme ouvre la porte, le chien s’engouffre, Chloé saute.

— Papa! Papa! J’ai invité une madame à souper! Elle sait faire des crêpes! Elle vient ce soir!

— Mais enfin, Chloé, qu’est-ce que tu me racontes?

— Une dame de l’hôpital! Elle est gentille! C’est le chien, je te raconterai! Vite, papa!

Chloé son papa passe une main sur sa barbe de trois jours.

— Ce n’est pas...

— Si, si, elle vient à huit heures! C’est bientôt, il faut tout préparer!

Regard furtif sur un pantalon sale, maculé de peinture, trop court. Oh! ces souliers, le désordre de la cuisine...

— Chloé, tu es folle!

— Dépêche-toi!

Tout s’accélère. Le temps devient pipistrelle. Tic. Les armoires claquent. Nouvelle nappe. La bleue. Tac. Non, la rouge. Non, la bleue qui sent le nuage! Les chaises! Ajouter une troisième chaise! Tic! Ouvrir la fenêtre! Laver la gamelle du chien! Vite! Enfiler un nouveau pantalon, une nouvelle chemise! Tac! La verte? Non! Simple, T-shirt blanc! Chloé, tes mains! Lave-toi les mains! Tic! La brosse qui claque contre les plinthes émaillées, une pelote de poils noirs s’envole!

Papa, ferme la fenêtre! Tac! Oh, ce chien, toujours dans les pattes! Dans l’atelier! Tic! Allez! Ouste! File! Tac! Tic-Tac! Tic-Tac.

— C’est elle?

— J’en sais rien.

Les deux regardent par la fenêtre. En contrebas, des gens passent. Une femme semble chercher son chemin. Elle doit avoir une quarantaine d’années. Tailleur bordeaux, chemisier à fleurs mauves. Longues jambes souples, chignon serré et lunettes rondes, métalliques.

— J’en sais rien du tout.

La femme sort un petit billet de son sac à main, regarde en l’air. Chloé et son papa reculent.

— C’est elle!

Et puis le silence. L’attente du coup de sonnette. Le chien dort, sous le chevalet. Chloé s’avance. Le temps lit un roman.

— Elle est toujours là?

— Mhmmm...

— Ça ne peut-être qu’elle!

C’est elle : vingt heures dix! Chloé ouvre la fenêtre. Le chien sourcille. Chloé son papa s’éponge le front d’un petit mouchoir bleu.

— Madame!

La dame tend le cou vers le deuxième étage.

— C’est ici! crie Chloé en agitant la main.

— Hein? Je cherche la rue Vautrain... Vau-train!

— C’est pas ici, Madame!

Et vlam, Chloé referme la fenêtre! Ce n’était pas elle, mais elle est en retard. Sirène bleue. Il y a des heures où l’on perd patience. La sirène grossit. Le chien s’assied. Oreilles tendues, museau flairant l’espace. Il va hurler! Il se lève, tourne autour du fauteuil à bascule, un tour, deux tours, sa queue s’agite en petits coups secs, saccadés, frappe l’osier, reprend sa course. La sirène est omniprésente. Le bleu s’accroche aux murs et crache des tags éphémères. Museau frôlant le plancher, le chien renifle, aspire les poussières, éternue. La sirène s’éloigne. Les tags éteignent la lumière. Le chien cogne sa tête contre les jambes de Chloé son papa. La sirène se tait. L’homme glisse une main courbe sur la tête du chien.

— Là... C’est tout... Là...

— Papa! Papa! Regarde!

Parfois des portes s’ouvrent qui ressemblent au mystère de la lumière des étoiles. Un visage ovale, des cheveux châtains noués en queue de cheval, un jean noir, un body moulant blanc et des baskets orange. Si la beauté existe, elle porte des baskets orange! Si la grâce de la simplicité existe, elle porte une queue de cheval, simplement nouée d’un chouchou jaune! Et si les mains d’une femme sont belles, c’est qu’elles poussent lentement la grille de la maison, en contrebas du poste d’observation. La femme lève la tête et les yeux.

— C’est elle, papa! C’est elle!

— Bien, ma chérie... Je vais ouvrir!

— Attends!

Papa se retourne. La sonnette éclabousse des étincelles.

— Attends!

La dame de l’hôpital avait les yeux couleurs « J’arrive de nulle part et je ne sais pas ce que je viens faire ici ». Ça pouvait être grave. Chloé s’approche de son papa.

Deuxième coup de sonnette. La fille enserre les jambes de son père. Chloé, c’est rentré dans son ventre comme une envie de douceur, d’une peau douce, d’un trou béant à reboucher vaille que vaille. La photo jaunie et le chiot noir aux oreilles toutes molles, s’accroche au mur. Ça dessine un flou de couleurs folles. La sonnette encore.

— J’y vais!

Et l’homme s’arrache. C’est au deuxième! Raccroche l’interphone. Regard profond dans les citernes de sa fille. Il n’avait jamais vu que les perruches dans les yeux de Chloé, jaunes et vertes, avaient le bec rouge et que par dizaines elles piaillaient dans l’immense cerisier. Tu es jolie, dit-il en frôlant la robe bleu lavande. Vraiment très élégante. Alors, c’est arrivé comme un chant de confiance, une giboulée de bonbons au miel, une averse de cacao tiède, un parfum de vent. C’est rentré dans le hall, timidement, mais les yeux dans les yeux, la main ferme et le bisou qui réchauffe. Ça sent bon, tellement bon soudain, que la vie s’éclaire de mille chariots de vents souples et généreux. C’est... Comment dire? Comme le retour d’un oiseau, l’éveil d’un voyageur de l’autre monde. Un nouveau continent débarque avec sa kyrielle de châtaignes qui brillent dans les yeux et des mains blanches à s’envoler la nuit. La douceur d’une joue, oh! Chloé avait oublié.

La soirée se passa. Un rêve étrange qui laisse des jours durant l’impression d’un vertige qui vacille. Garder les images et pourtant les chasser, se dire que ce n’était qu’un rêve, un passage, une tranche de bonheur découpée dans le pain quotidien. Mathilde n’était restée que deux heures, mais deux heures dessinées à l’encre de la lumière, en couleurs douces, pastel, mauves, bleues et roses. Et puis le silence. Papa qui continue son oeuvre et les sirènes qui passent. Le chien qui hurle ou ne hurle pas. Le fauteuil qui bascule et les robes qui rentrent du linge sale et donnent à chaque matin une tonalité particulière, unique et tellement nécessaire. Chloé ses robes effacent plic la rage d’être là.

Chloé son papa est parti peindre une femme sur les berges du canal. La lumière, en été, est souvent chaude, pleine de secrets. Mais elle écarte du temps. Chaque jour, il rentre un peu plus tard. Un peu plus fatigué. Ses cernes désormais sont jaunes et mauves. Mais ses toiles sont belles. Chloé se sent seule, mais c’est le chien qui soupire. Quand Mathilde est venue, la semaine dernière, le chien n’a pas bougé. Il a tout écouté pourtant. Enregistré. Dosé. Pesé. Senti. Capté les sons. Il n’a rien dit. Le pauvre. Ce doit être triste de ne pas pouvoir parler, de subir les émotions les plus sensibles sans pouvoir les rendre, de ne pas pouvoir dire « C’était comme un vent frais de bienveillance » ou bien « C’était comme une lumière neuve ». Pauvre chien qui soupire et s’ensommeille sous le chevalet. Mathilde ne donne plus signe de vie. C’est comme ça. Chloé se balance et s’endort. Et l’osier se tait.

C’est la nuit et papa pleure pour lui tout seul, parce qu’il est fatigué ou parce qu’il se sent vraiment seul. Ou bien les deux. Alors, le chien se lève, se dresse sur ses pattes arrière, pose les pattes avant sur l’épaule de l’homme, allonge la tête et, de sa langue rose, boit les larmes. Simplement, dans le silence, les yeux fermés, les oreilles aplaties. Un geste d’humanité fragile comme un nouveau-né. L’homme s’abaisse. Alors, les deux se parlent, à des années lumière de la Terre et du langage commun. Et c’est l’histoire d’avoir peur de se perdre dans une oeuvre à construire, mais de n’avoir d’autre issue pour ne pas trop penser. Eh oui, l’histoire d’une fuite, certainement. Et le chien semble comprendre, parce que sa patte d’acier frôle délicatement l’épaule de Chloé son papa. Pauvre chien qui même ne peut caresser sans risquer de griffer. L’animal pose la tête sur l’épaule humaine. C’est émouvant comme deux mondes parallèles, deux planètes lointaines, mais qui rassurent l’un et l’autre. Et se taisent. À l’infini.

Un photographe est venu collectionner les toiles de papa dans sa boîte noire, avec des parasols en aluminium, des lampes éblouissantes et des fils partout que le chien menaçait de chahuter. Papa était très énervé. Celle-là! Oui! Non! Vous êtes sûr? Pas celle-là. Sirène bleue. Dix-huit heures trente-six, le chien se lève. Attention, il va hurler! La sirène dévale son avalanche sonore. Le photographe s’énerve.

— Attention! Les fils!

Trop tard, le chien se précipite vers la fenêtre. Un parasol s’effondre.

— Pouvez pas tenir votre bête!

Les loups se rassemblent et comptent les louves et les enfants. La steppe va s’éclater de mille flammes orange et rouges. La grotte s’ouvre. La sirène grandit. Ils glissent un à un devant la Lune ronde et lactée, immensément lumineuse. La sirène aveugle les murs. Ils clignent des yeux. Silencieux encore, les loups passent, défilent et glissent. Ils vont bondir, surgir de derrière les sapins, en boucle sinueuse et cracher leur cri millénaire. La sirène trace des comètes bleu marine. La queue du chien se raidit, hésite. Les loups se concertent. Conférence au sommet. Rocher du grand conseil. Panique. La queue s’inquiète et puis se met en mouvement, s’affole presque, frappe les flancs, coupe l’univers en deux parties égales. Il gémit le chien, revient au centre de la pièce, se contorsionne comme un poisson hors de l’eau, dessine des « S » qui s’inscrivent dans l’atelier comme des mouvements fous de pinceau. La queue bat. Le petit oeil tremble. Il rit le chien. Oui, il rit de tout son coeur, de toute son âme de chien sensible jusqu’à l’émotion la plus ténue. Il sait le chien. Avant même que l’humanité ne puisse s’en inquiéter, il a tout compris le chien! Il avale l’espace comme s’il buvait de l’eau. La sirène s’est tue, dans la rue de l’hôpital et les yeux du chien lancent des cadeaux colorés avec des rubans dorés sous le grand sapin de Pâques. Ça tombe dans la neige. Les montagnes sifflent dans le vent. Le chariot courbe s’allonge. La vie est immense! Oui! Il tourne le chien, autour de Chloé, autour de Chloé son papa et c’est terrible de ne pas pouvoir expliquer! C’est terrible de ne pas pouvoir prévenir! Il fait ce qu’il peut le chien. Retourne à la fenêtre. Revient au centre de la pièce. Frappe de la queue les parasols, la jambe du photographe et le pied d’une grosse lampe. Les loups sont éteints parce que c’est le soleil qui s’explose à l’horizon des lumières! C’est la couleur qui gifle la nuit! Le parfum pur et simple d’une main qui pousse la barrière noire! Les pas qui s’avancent chargés d’un courage immense!

C’est deux grands yeux gorgés d’une vie ouverte comme deux grands bras qui tremblent un peu mais qui sont décidés! C’est la Louve! Oui! La Louve! Deux baskets orange qui se posent sur le seuil de la porte! C’est le doigt qui se tend! Hésite! C’est le souffle qui tremble! C’est le silence! Et l’index qui s’avance vers le bouton de la sonnette! C’est un doigt qui gratte la poussière sous l’oeil ému! C’est Mathilde! Oui! C’est Mathilde!

Le chagrin est immense. Mais la vie aussi. Les photos jaunies ont toute leur place. Au fond du coeur et partout. Mathilde avec ses yeux couleurs « Je vous aime » s’offrit comme une envolée de douceur, une histoire à s’endormir le soir, des cheveux qui scintillent à travers la lumière et sentent bon le vent. Le petit oeil est content.

On les voit parfois se promener tous les trois, anonymes, dans un parc de la cité. Le chien est là aussi, boule de poils, qui s’essouffle à cueillir au vol les graines de pissenlit, hops! Mathilde, une nouvelle courbe se dessine dans son dos : elle a un gros ventre et sa robe est belle!

Le chien court vers un vieux chêne. S’il passe à gauche, c’est un petit frère. Si c’est à droite...

 

 

Ó Benoît Coppée, Tant de chiens, Collectif, Editions Memor, 1998.

 

17:11 Écrit par quelques nouvelles dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

Les commentaires sont fermés.