20/12/2006

La passerelle -2003-

La passerelle

 

 

 

Dans le cœur de Christina, nagent des poissons bleu marine et jaune surprenant, des doutes, des pleurs, des solitudes et mille hippocampes mauves déroulés points d’interrogation. Depuis trop longtemps. Il est temps qu’une clarté vienne. Allons, marchons vers cette clarté !

 

Choisie en ses teintes innombrables, ce matin, la lumière de Bruxelles s’est échappée turquoise. Christina n’en croit ni ses yeux, ni l’ovale de sa bouche, ni rien, car sous ses pieds, rue de l’Annonciation, cette lumière turquoise file sur le trottoir, engloutit la bordure, lèche le bitume, traverse la rue et se perd là, vers le petit parc, place de la Liberté. Cette lumière, assurément, dessine un chemin. Le Destin, en ce matin clair, semble tendre une main vers Christina et dire à la femme : Cette lumière turquoise est pour toi, Christina. Rien que pour toi. Parce qu’aujourd’hui est un grand jour.

 

Alors, plouf, sac à dos jaune, joli mascara juste au bout des cils, Christina, courageuse et limpide, plonge dans la lumière turquoise. Christina marche comme on danse, vanesse effleurant le lilas. Dans ses poings serrés on devine ces mots qui préoccupent tous les humains de la Terre : Je rêve d’un amour. Un amour léger. Il me ferait oublier que, si souvent, j’ai mal au ventre et que, si souvent, je me sens au centre d’un carrefour dont, décidément, je ne connais pas l’issue.

 

Aux limites de la lumière turquoise, dans le petit parc, c’est un colis. Un seul prénom bouleverse une vie, un seul. Sur le colis une main forte a écrit : Christina. Voilà, un seul prénom. Et la vie de Christina est bouleversée. Alors, c’est déjà le tremblement au bout des doigts, l’énigme de demain. Christina ouvre le colis. Enfin elle essaie… Parce que ses pupilles se débattent nageuses affolées surprises par le froid. Le papier collant est trop tenace. Ah, voilà. Christina peut ouvrir le colis. Ouf. L’histoire va commencer.

 

J’ai cinq ans, Christina. Parce que je te trouve jolie.

 

C’est tout. Absolument tout. Christina regarde autour d’elle. Elle cherche une présence. Mais rien. Sinon des voitures coloriées, soigneusement rangées. Alors, Christina sourit. Un étranger vient d’entrer dans sa chambre, comme ça. Viendra-t-il pour y mettre de l’ordre ou du désordre, pour nettoyer ou salir, pour rendre clair ou sombre, net ou opaque ?

 

Aujourd’hui, Christina ira travailler le cœur à l’inverse du monde. Comme un gant retourné, dévoilant son sensible. Tout le monde lui demandera : D’où te vient, Christina, cette étrangeté seconde qui éclaire, ce matin, ton visage ? Et Christina dira : La lumière turquoise de Bruxelles, jusqu’au petit parc. Et personne ne comprendra.

 

J’ai cinq ans, Christina… La phrase roule.

 

-J’ai cinq ans… ça te fait penser à quoi ?

-J’ai cinq ans ?

-Oui.

-Dans quel contexte ?

-Dans le contexte d’une lumière turquoise sur le sol.

-Hein ?

 

Certains hommes et certaines femmes, loin de leurs azimuts, semblent manquer singulièrement de poésie. Ils iraient jusqu’à s’étonner d’une lumière turquoise sur le sol. Ceux-là ne savent pas lire l’iris ou la pupille. Tant pis pour eux.

 

-Explique-moi ! Allez…

-Non, laisse-moi rêver.

 

Alors, la femme rêve. Elle devine, Christina que j’ai cinq ans veut dire je suis amoureux de toi. J’ai cinq ans, j’ai cinq jours, j’ai cinq heures, j’ai cinq secondes vers les bras qui se tendent enfin, viennent délivrer de la plus haute peur : la solitude. Christina connaît bien cette horrible impression d’être abandonnée dès que l’on débarque au monde. Abandonnée, depuis toujours. Sans fin. Abandonné, on peut l’être jusqu’au jour où on décide que la vie est ainsi. Alors on marche seul. Fier de son autonomie. A cinq secondes, on pleure cinq heures. A cinq ans, on ne pleure plus que cinq secondes. Ils ne servent à rien, les pleurs. Il vaut mieux marcher vers l’autonomie. C’est pourquoi, Christina, plutôt que de risquer les pleurs, s’était dit un jour : Je vivrai seule. Parce qu’ensemble est trop risqué. C’est risquer de pleurer sans que personne n’entende. Ainsi, je ne pleurerai plus. Parce que.

 

Mais voici que, dans l’histoire du monde, quelqu’un, pour Christina, a cinq ans. En même temps que ça rend beaux le visage et la vie, ça donne des longs soupirs, parce que déjà, ça provoque une peur. Peur de s’attacher.

 

C’est le soir. Christina rentre du travail. Tout le monde connaît sa tâche : le bus 54 récite par coeur son chemin sinueux quant à la ville, elle se laisse faire. Les yeux collés aux genoux, Christina regarde cent mille questions défiler. Soudain, une voix. Une voix à l’intérieur de la femme. Une voix comme ces voix qui disent parfois d’aller par là, parce que par là est la vie et que par là, tout à coup, sans qu’on ne s’y attende vraiment, se trouve l’avenir. Ainsi la voix à l’intérieur de Christina : Christina, ne reste pas assise là, près du conducteur de ce bus 54. Non. File. Change de place. Bouge. Laisse s’accrocher à toi les mains courantes et va. Fonce. Cours vers l’arrière du grand bus jaune.

 

On y croit rarement à ces voix venues de nulle part. Pourtant, elles nous traversent plusieurs fois par seconde. Mais aujourd’hui, Christina décide d’écouter la voix. Voici la femme, à l’intérieur du bus, entre des humains blancs, noirs, isabelle, jaunes, des enfants, des sacs et des odeurs. Dans le bus. Vers le cul du bus. Oups, ça tourne. Attention, bien se tenir. Voilà. Christina s’assied et se glisse vers la fenêtre, la lumière, l’ouverture. Et là, oui là !, à cet endroit précis du monde des vivants, le doigt de Christina est attiré par une phrase notée au marqueur noir de marque Artline sur le dos d’un siège. Christina lit :

 

J’ai cinq ans, Christina. Parce que je t’aime.

 

Attends. Attends. Attends. On commence à douter ici. Ce n’est pas possible. Ce n’est même pas un poème qui s’ouvre entre les cils au mascara de Christina. Ce n’est pas un roman. C’est carrément de l’illusion, de la magie. Ou bien c’est un début d’arrière-pays où les âmes trébuchent parfois pour se retrouver au troisième étage de l’hôpital Saint-Jean, service fermé des inventeurs d’images, délires, couleurs et non-sens en tous sens. Ce matin ce fut une lumière turquoise déposée sur le sol. Et ce soir ce sont des mots à l’Artline dans le bus 54. Attends. Christina et son cœur commencent à se dire : On devient complètement fous. Christina s’observe dans la vitre du bus. Elle se tapote les joues. Ses yeux marron ouvrent deux grands ronds. Ses lèvres ne sourient plus.

 

Depuis ce matin, la ville est étrange. Christina a l’impression de la traverser comme si elle était dans un autre pays. Avec d’autres gens. Avec une autre manière de parler des importances. Avec d’autres chansons sur la langue. Déjà que d’ordinaire, il y a la langue des hommes, parlée par les hommes et la langue des femmes, parlée par les femmes, deux langues similaires mais absolument différentes, voici que TOUT devient incompréhensible. Autour de Christina vole un mélange incompréhensible de couleurs et de sons. En apesanteur, la femme descend du bus. Un petit garçon l’attend. Un petit garçon qui ne dit rien. Un petit garçon qui ne bouge pas. Un petit garçon qui est là. Simplement là. Avec trois cadeaux dans les mains. Et s’avance l’enfance vers Christina.

 

-Non, je…

-N’ayez pas peur, Madame. Vous êtes bien Christina ?

-Oui… Je…

-Alors, il vous faut être attentive, Madame, à toutes ces clartés qui bougent autour de vous.

-Comment, je…

-Vous avez vu la lumière turquoise ? Vous avez lu la phrase à l’Artline dans le bus 54 ? Alors, il est bon que vous voyiez ceci, Madame.

 

L’enfant tend trois cadeaux vers les mains douces de Christina. On concentre l’image sur le cœur de Christina, à travers son T-shirt rouge, son soutien noir, sa peau salée et crac. Il bat vite ce cœur-là. Il a oublié qu’il est possible de pleurer, ce cœur-là. Il joue à la marelle, ce cœur-là. Il saute, robe à fleurs, sous le soleil du jardin. C’est trop beau. Bouloum, bouloum, bouloum. On donnerait trois ans d’une vie pour avoir le cœur qui bat comme celui de Christina. Ou bien on ferait 350 kilomètres dans la nuit. Tout d’un coup, derrière Christina, monte une cathédrale, un esthétisme de pierre, comme ça, dressée en quelques secondes. Prouf.

 

-Ouvrez mes cadeaux !

-Non…

-Ouvrez-les, s’il vous plaît !

-Chut !

 

C’est la nuit. Les rêves ont besoin de silence pour s’accomplir. Après la lumière turquoise sur le sol, après la ligne d’Artline, Christina se méfie de trop d’attentions. Alors, les trois cadeaux sont là, dans sa chambre. Ils sont fermés. C’est dur à ouvrir, parfois, certains cadeaux. On craint qu’après le monde soit trop différent. Et le monde trop différent, ça procure des grandes peurs qui, on le sait, peuvent se shooter à l’effroi.

 

-Ouvrez mes cadeaux, Madame. Je vous en prie.

 

Christina se lève et marche dans la nuit. Il y a un peu de sueur sur la peau de son front et la paume de ses mains. La sueur, c’est quand les larmes ne trouvent pas d’autre chemin. Alors, Christina décide d’ouvrir les trois cadeaux. Ce sont trois cadeaux d’une simplicité presque naïve. Dans les mains de Christina, il y a un paquet de Gauloise Blonde orange, un CD avec des musiques à découvrir et un livre blanc où raconter un peu sa vie. Christina s’assied dans un vrai silence cette fois. Elle est belle dans sa douceur marron et sa fièvre verte. Alors, sur le sol de sa chambre, d’un doigt, la femme dessine une marelle. Ses pensées disent : Pour moi, une bonne nouvelle, ce serait quelqu’un qui viendrait me dire le chemin. Celui que je dois suivre. Que je ne me trompe jamais. Que je sois toujours sereine. Ensuite, Christina lance un caillou fantôme sur les cases invisibles de la marelle. Et la nuit, pas plus que Dieu, n’est venue offrir de réponse. Ainsi soit la nuit.

 

Depuis les trois cadeaux, le monde semble s’être éteint. C’est le vide, tout à coup. Le vide raconte au cœur des histoires qui, souvent, procurent des bouquets de solitude. Fleurs noires. Chaque fois qu’elle se rend à l’épicerie du coin, pour acheter des pillons de poulet ou du lait, on dirait que Christina achète aussi un bloc de solitude. Et Christina range ses blocs de solitude sur l’étagère des jours. Le petit garçon lui manque. Le petit garçon avec ses yeux, cette façon bien à lui de la regarder, de lui tendre ses cadeaux, ses couleurs et ses lumières. Il n’y a qu’une seule façon de nettoyer ses solitudes : marcher.

 

Il fait noir. Il fait nuit. Il fait seul. Christina marche devant le Palais de Justice. Sur le sol, des centaines de lumières bleues composent un champ d’étoiles électriques. Christina serpente entre les étoiles. Elle étend les bras comme pour dire je me sens si bien lorsque je suis un oiseau. Je vole et, dans mes silences, je roule très loin de mes vérités. Christina danse. Avec son corps et ses gestes, elle écrit une phrase. Elle seule en connaît le mystère. C’est une très belle danse, alors le petit garçon revient. Il s’avance doucement, prudemment.

 

-Je…

-Je suis là, Madame.

-Laisse-moi.

-Ces étoiles sont pour vous, Madame. Rien que pour vous.

 

Alors, mille poudres multicolores ont envahi le ciel. Mille gerbes folles ont hurlé leurs couleurs. Cent canons ont griffé la nuit d’étincelles rouges, vertes, blanches et cristal. Wach ! C’est une trop belle nuit dans les yeux marron de Christina. Si cette nuit est trop belle, c’est qu’elle est dangereuse. Alors, Christina a allumé le fond de sa pensée. Il est très rare d’allumer le fond de sa pensée. Car souvent les hommes et les femmes de la planète prennent pour habitude de ne raconter que –et seulement que- des versets connus. Ici, dans l’histoire de Christina, c’est un cœur immense qui parle. Les cœurs immenses mentent rarement. Parce que les cœurs immenses débordent de craintes et de sagesses.

 

-Laisse-moi ! La lumière turquoise sur le sol, la ligne d’Artline, les trois cadeaux et maintenant ce feu d’artifice au-dessus de la ville, c’est du mensonge ! Du mensonge ! Du mensonge !

 

Un très haut silence s’installe dans les yeux du petit garçon. Il est perdu, déstabilisé. Mais il est toujours possible de reprendre confiance en soi. Il suffit de sentir qu’une guillotine passe, ziiii, la voir glisser devant soi et non à travers soi, et puis réagir. Le petit garçon s’installe sur le très haut silence de la place et il dit :

 

-Madame, l’âme des femmes est comme Bruxelles. Ville blessée, malmenée, aux mille fossés. Comme Bruxelles, Madame. Avec ses quartiers sales, ses quartiers propres, ses ruelles où l’on s’égare, ses bordels suintant le crime, le rouge et le genou aguicheur, ses seins de cuir, ses coupe-gorge, ses allées pompeuses, ses tunnels. L’âme des femmes est comme les Marolles qui sentent le Tango, la soupe, le vieux matelas, le poivre, l’urine et la louche dans des charrettes vertes et blanches à auvent. Comme le canal dont on ne connaît nullement l’heure tout au bout, ni les bateaux, ni l’eau. L’âme des femmes est comme Bruxelles, Madame : une devinette !

-Tes mots sont une offense.

-Non ! C’est incroyable, quelqu’un, quelque part, parle de vous accorder une place sur cette planète et vous, votre cri c’est de hurler au mensonge !

-Tais-toi !

-Est-ce que l’âme des femmes, un jour, pourra accueillir, accueillir vraiment, les cadeaux immenses qui se présentent ?

-Quelqu’un essaie de me séduire !

-Et alors ? N’est-ce pas beau ?

-C’est un mensonge ! C’est envahissant !

-Pourquoi cette haine ?

-Ce n’est pas de la haine !

-Si !

-Non !

 

La main de Christina déchire le vent, les étoiles et la nuit. La gifle est partie toute seule. Christina ne s’y attendait pas. Oh, non, mille fois non ! Des millions de larmes arrivent dans ses yeux. Christina hurle. Elle ne voulait pas ça. Non. Elle ne voulait pas gifler le petit garçon. Et pourtant. Elle a mal. Mal partout. Dans le cœur, les mains, le ventre et jusqu’au bout des seins. Partout. Le petit garçon pleure aussi. Ce sont des larmes bleues. Christina prend l’enfance entre ses bras, prend ses larmes bleues et, tout contre son soupir, implore un pardon. Le petit garçon aussi demande pardon. Tout le monde a mal. Personne n’est libre.

 

-Quelqu’un, quelque part, est en train de mettre le monde dans une étoile, pour vous, Madame… Je suis…

-Non, c’est moi…

-Accueillez, Madame… Accueillez celui-là !

-J’AI PEUR ! Tu comprends ça : J’AI PEUR ! Peur de perdre pieds… Dans la nuit, la vie… Qui est-il, celui-là ? On ne m’a jamais donné autant de cadeaux ! Alors, c’est du mensonge ! Du mensonge ! Du…

 

Une griffe verte fend la nuit. Criiii. Une escadrille de perruches. Elles sont cent. Elles se posent sur le champ d’étoiles bleues. En son bec, la plus tendre tient un billet blanc. Christina veut s’approcher de l’oiseau. Il prend peur.

 

-Laissez-moi faire, Madame. Elle a peur de vous.

-C’est normal, je suis un monstre.

-Personne n’a dit cela, Madame.

-Ta joue le dit.

-Ma joue dit qu’elle a reçu un coup, Madame. Ce n’est pas nécessairement l’œuvre d’un monstre.

 

Le petit garçon saisit le billet blanc au bout du bec de la plus tendre. Il fait nuit. Il fait doux. Il fait sobre.

 

-Voici, Madame.

 

Christina accepte le billet avec beaucoup de précautions dans les yeux. Elle le déplie, le lit.

 

J’ai cinq ans. Suis les perruches, Christina. Elles prendront le temps de naviguer à ton rythme. Surtout, surtout, ne crains rien.

 

Christina regarde l’enfance. Et, dans l’oblong silence des yeux de la femme, l’enfance a lu des mots comme : Moi, Christina, je possède le pouvoir du « non ».

 

-Celui-là vous aime, Madame. Méfiez-vous de vos peurs.

 

A cet instant précis, les perruches s’envolent vers les grands boulevards. Christina les suit. Les perruches entraînent Christina vers le plus bel ouvrage d’architecture de la ville. Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, dans les yeux de Christina toute jolie : les tours turquoise de l’immeuble Belgacom ! Wach !

 

Devant les tours, la femme tremble. Attention, c’est comme un frisson d’avril ! Les perruches se taisent.

 

-Ces tours nous donnent la solution du mystère des hommes et des femmes, Madame.

-Pourquoi n’en parle-t-on pas dans les écoles ?

-Parce que personne encore ne l’avait remarqué.

 

Le travail des perruches est génial. Elles crient des idées auxquelles personne n’avait jamais songé (du genre les tours de l’immeuble Belgacom détiennent la solution…) et puis elles s’enfuient sans donner d’explication, s’engouffrer dans les tunnels, youps, derrière un taxi. Il reste l’enfance pour expliquer un peu.

 

-Les tours de l’immeuble Belgacom sont insondables, Madame. Pourvues de vitres réfléchissantes, il est impossible d’y voir à l’intérieur. Ainsi les garçons et les filles. Ces tours sont des miroirs, Madame. Ainsi les garçons et les filles. Ces tours sont face à face. Ainsi les garçons et les filles. Ces tours ne se touchent pas. Ainsi les garçons et les filles. Ces tours se rejoignent UNIQUEMENT par une passerelle très très haute et très très proche du ciel, brillante dans la nuit. Ainsi les garçons et les filles. Cette passerelle est tellement haute qu’elle donne le vertige. Ainsi les garçons et les filles. Ces tours se font concurrence de beauté. Ainsi les garçons et les filles. Ces tours sont pareillement vraies, pures, simples et éminemment complexes. Ainsi les garçons et les filles. Ces tours sont là pour se regarder, jouer au ping-pong avec leurs reflets et leurs émotions. Ainsi les garçons et les filles. Ainsi jamais on ne les verra se fondre vraiment l’une dans l’autre sinon, on le répète, au niveau du ciel, grâce à la petite passerelle. Cette passerelle donne le vertige. Savez-vous, Madame le message secret que nous dit le vertige ?

-C’est affaire d’un liquide dans l’oreille, non ?

-Le vertige est un bon indicateur de notre désir d’autodestruction, Madame. Le vertige, c’est la peur de faire un tout petit pas qui nous pousserait vers le vide et la mort. Et derrière la peur se cache le désir, Madame. C’est ainsi. La passerelle des tours de l’immeuble Belgacom raconte seulement cela : Lorsqu’un garçon rejoint une fille, c’est très très haut et très très proche du ciel, mais ce très très haut et très très proche du ciel donne le vertige parce que nous avons peur et donc nous avons envie de mourir, Madame. Car toujours, l’amour est une catastrophe. C’est comme tous les câbles de ces tours qui, sur des millions de kilomètres, se faufilent, glissent, passent et repassent, se chevauchent, se mélangent pour parfois, après des années de dur labeur, allumer un néon tremblant qui vivra ce que vivent les néons tremblants et dont la lumière n’est jamais aussi belle, aussi pure que la lumière du soleil. Bref, les humains essaient de copier la lumière du soleil, mais ils n’y parviennent jamais. Ainsi les garçons et les filles.

-C’est une longue phrase très complexe, pour sortir de la bouche d’un enfant.

-C’est le chemin d’Ulysse, Madame.

 

Ulysse, ce prénom est arrivé comme s’allument d’un bloc, mues par le même désir ou le même doigt sur le même interrupteur -allez savoir ?- clic, clic, clic, CLIC !, FLASH !, toutes les enseignes lumineuses des cinémas de la Porte de Namur.

 

-Ulysse ?

-Vous le connaissez ?

-Tu parles d’Ulysse, le voyageur ? Le grand Ulysse lui-même ?

-Il n’y a pas de grand Ulysse lui-même, Madame. Tous les hommes sont des Ulysse.

 

Christina allume un tango sur son visage. Un tango, oui. Christina est capable de faire jouer, sauter, danser, se retourner, virevolter, se contorsionner ses joues, ses lèvres, ses paupières, son nez et les lignes de son front et ses cernes pour dire : Eh, je ne comprends pas, là… Ok, la lumière de la passerelle m’éblouit un peu et je cache mes yeux pour ne pas qu’ils se consument… Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire d’Ulysse ? Eh ? Alors l’enfance décide d’emmener Christina voir Ulysse.

 

On trouve Ulysse à l’hôtel India, boulevard du Souverain, chambre noire. L’hôtel India est probablement le seul de toute la ville à posséder une chambre noire. Christina et le petit garçon montent les escaliers. Tapis rouge. Odeurs orientales. La chambre noire se situe au premier étage.

 

-C’est une chambre d’hôtel classique, constate Christina.

-Oui. Un lit. Une douche. Une table. Une chaise. Deux cadres. Mais cette chambre a connu l’unique histoire d’amour de l’Univers, Madame. Une histoire de quelques heures. Je le redis : l’unique histoire d’amour de l’Univers. Mais c’est la chambre noire… C’est la chambre d’Ulysse, Madame.

-Expliquez-moi, doucement. Comme si, à mon tour, j’avais cinq ans…

-Dans cette chambre, Madame, un homme et une femme se sont aimés jusqu’à confondre leurs cellules… C’est difficile à expliquer avec des mots… Il y avait, à l’intérieur de cet homme et cette femme, des étoiles tellement denses qu’ils en éprouvaient beaucoup de mal à contrôler ces lumières atomiques. Dès que ces étoiles éclataient, rendant leurs corps absents, d’autres revenaient, encore et encore et toujours. Et pour les éteindre, cet homme et cette femme n’avaient d’autre solution que de s’aimer, Madame. S’aimer. C’était, à l’intérieur d’eux, comme le Paradis, Madame. Le Paradis.

-Et ?

-C’est là que la chambre noire intervient. En sortant de l’hôtel, Madame… A cet endroit-là…

 

Le petit garçon écarte délicatement les rideaux et désigne d’un doigt un espace rouge de la rue, à l’extérieur :

 

-A cet endroit-là, Madame, une voiture est venue percuter le couple. Et la femme est morte, Madame. Sous les yeux d’Ulysse. Il n’a rien pu faire.

 

Le petit garçon laisse tomber le rideau et retourne dans les yeux marron de Christina.

 

-De n’avoir pu sauver l’unique femme aimée, rend certains hommes très forts. Car après des croisades d’errance, de caniveaux, les yeux vides et les yeux secs, s’ils reviennent à l’amour ceux-là savent lire le verbe aimer. Avoir connu le Paradis. En être ressorti. Clochard écorché en guenilles multiples. Le cœur ulcéré par l’acide. C’est quand le sang n’a plus su son chemin, durant de longues années, qu’un homme sait lire le verbe aimer. Il faut que je vous laisse, Madame. Un homme va venir. Attendez-le. Je vous en prie.

 

L’enfance est partie. Comme on quitte le sable. Sur la pointe du cœur. On sait bien, ce genre de petit instant entre les deux Pôles : Merde, c’est quoi cette vie sensible et cette obligation de laisser dans chaque ville un bout de son âme, un peu de son amour ? Et on se dit parfois aussi : à force de laisser ainsi son âme aux quatre chemins, un jour viendra où il n’en restera plus rien. Mais bon, le vent dit qu’on n’a pas le choix. Le vent conclut : Si la vie ne sert pas à disloquer son âme pour aimer, la vie ne sert à rien. Elle n’est qu’un travail, un métier, un salaire et une pension. Parole d’Evangile selon le Saint-Bon-Sens du Vent. Chapitre XIV, verset de chaque jour. Christina est seule dans la chambre noire. Et la solitude d’une femme se résume toujours à : Où se trouve mon Prince ?

 

Le voici. Il entre. Dans la chambre noire.

 

-Vous attendiez un Prince, n’est-ce pas ?

-Je… Je ne sais pas…

-C’est l’enfance qui vous a conduit ici ?

-Oui, mais elle est partie.

-Oui, elle est partie.

 

Le soleil, en ses heures les plus claires, raconte souvent que les premiers mots sont essentiels. On veut bien le croire, le soleil, mais là, franchement, dans la chambre noire, les premiers mots de Christina et de l’homme ont l’air de tout sauf de fulgurances. Ils sont comme un peu « empruntés », c’est-à-dire qu’ils ont mis des habits de gala, ce genre de cage à oiseaux où les sourires s’échangent comme des grippes ou des rhumes.

 

-La lumière turquoise, la ligne d’Artline, les trois petits cadeaux, c’était vous ?

 

L’homme ne répond pas. Il s’assied sur le lit. Un peu trop près de Christina, parce que la femme dessine un petit mouvement de recul qui veut dire : Attention, mon ennemi, il te faut (obligation) partir du présupposé que « je ne t’aime pas » et même, en dévoilant plus loin cette âme qui me fait ressembler à Bruxelles, du présupposé que « je te hais ». Les femmes sont ainsi. Elles connaissent la leçon depuis des millénaires. D’abord elles se méfient. D’abord elles s’en vont. L’homme, heureux qui comme Ulysse a fait un long voyage, sait bien.

 

-N’ayez crainte. Je ne vous toucherai pas. Jamais, sans signal de votre part, je ne vous toucherai. Pas même la main. Pas même le bras. Rien. Vous savez, il nous faut bien composer avec cela, nous les hommes…

-Avec quoi ?

-Avec les tours de l’immeuble Belgacom.

-Vous aussi, vous avez compris les…

-Bien sûr.

-Pourquoi moi ?

-Je vous ai vue, un jour, descendre d’un bus. Vous portiez un T-shirt blanc, un pantalon bleu marine, des souliers bleu ciel, un sac à dos jaune et un foulard mandarine. Il était dans les cinq heures. Dans vos cheveux rabattus comme un genre de chignon, il y avait une pince rouge. Sans le faire exprès, vous avez bousculé une vieille dame. Il faisait très chaud. Vos joues sont devenues brillantes et vous sembliez perdue, un peu. Vous vous êtes excusée en mettant votre main sur l’épaule de la vieille dame. Vous avez sorti, de votre sac, une bouteille d’eau. Vous avez bu. Je vous ai trouvée jolie. De profil. Droite. La tête levée vers le ciel bleu. A cet instant précis, une voix s’est allumée à l’intérieur de moi. La voix a dit très simplement : cette femme est la femme de ta vie. Je vous ai regardée partir, de dos, j’ai compté jusqu’à cent pour essayer de penser à une autre vague, mais la voix est revenue : cette femme est la femme de ta vie. Alors, j’ai compté jusqu’à mille. Mais toujours la voix est revenue. Ensuite, jusqu’à cent mille (là, je ne vous voyais plus) et la voix toujours était là. Cette femme est la femme de ta vie. J’ai regardé autour de moi. Vous étiez partout. Je veux dire qu’entre le monde et moi, il y avait votre image. Votre immense image toute belle à mes yeux. L’image de la femme de ma vie. Je n’ai pas d’autre mot pour vous expliquer.

-Ce n’est pas possible, Monsieur. Ce n’est pas comme ça que ça se passe ! Il faut du temps. Il faut apprendre à se connaître, se dévoiler, doucement, se faire confiance, se…

-J’aime la couleur des habits que vous choisissez. J’aime votre façon de sortir une bouteille d’eau de votre sac et cette façon bien à vous de boire au goulot. Que voulez-vous que j’aime de plus ?

-Mais… Ce n’est pas possible, ça ne rime à rien !

-Alors, je me suis dit qu’il fallait que je vous retrouve. Quel que soit l’univers qu’il m’en coûte. Alors, j’ai fait publier ce texte dans le magazine Métro.

 

L’homme tend le magazine à Christina.

 

En descendant du bus 54 vous portiez un foulard mandarine. Vos joues soudain sont devenues rouges comme quelqu’un qui est timide mais qui a de la force. J’ai compris que vous étiez la femme de ma vie. Je souhaite construire pour vous et avec vous un château où vous pourrez être heureuse. Je m’appelle Ulysse. J’habite l’hôtel India. Chambre claire. Venez, s’il vous plaît. C’est important.

 

-Chambre claire ?

-Oui. La chambre noire, c’est juste un musée. Une couleur, une douleur, pour me souvenir. Ma chambre est juste à côté.

-Je n’ai pas lu ce message.

-Je sais. Il est vieux déjà. Plusieurs mois. C’est le petit garçon qui vous a reconnue. Il est venu me voir en disant : Je connais cette femme. Elle s’appelle Christina. Et l’enfance a jugé bon de me donner votre adresse. La suite, vous la connaissez. En partie…

-En partie ?

-Je vous épargne mes peurs. Mes longues insomnies. Les cent mille émotions qui peuvent donner de la tristesse. Mais tout cela ne vous concerne pas. Non. En rien.

-C’est que… Voyez-vous … Je … Je veux dire… Je ne suis pas libre, Monsieur !

-Mais… Vous n’avez pas de… Vous habitez toute seule… L’enfance a pris ses renseignements, sinon, je vous jure, je ne serais pas venu. J’ai déjà tué. Je ne veux plus tuer. Je…

-Schhhh…

 

Schhhh…, traduit dans le langage des femmes, veut dire : Ne partez pas trop vite, Monsieur. D’abord. Parce que. Point. Hou. On se calme un peu. Ensuite, parce que j’ai beaucoup apprécié la lumière turquoise. J’ai beaucoup apprécié aussi la ligne d’Artline dans le bus 54. Hou. Voilà. J’ai aussi beaucoup apprécié le paquet de cigarettes orange, le CD et le petit livre blanc. Tout cela est rentré dans mon cœur. Mais, deux chemins se présentent là, comme ça, tout d’un coup, deux voies tellement difficiles à écrire d’un trait, d’une décision, d’un seul mot, d’un…

 

-Schhhh…

 

Là-bas, quelque part, dans la ville comme une âme de femme, Ulysse et Christina mélangent leurs yeux. Sans se toucher, sans se parler. Ce regard dure très longtemps. Personne n’a accès à la pensée de l’autre. Mais nous, le vent, on sait bien les romans qui passent. Christina, dans ses yeux, dit : Je t’aime. Et Ulysse, dans ses yeux, dit : Je t’aime. Après un long moment, ils se détachent. Parce que. Les deux soupirent. On dirait qu’ils éprouvent une douleur comme s’ils venaient de rater un bateau. On vous jure que ces deux-là s’aiment. On vous jure que ces deux-là observent leur amour comme un souci. Parce qu’ils ne se touchent pas. Ils ne sont pas là pour se séduire, non. Ils sont là, l’un et l’autre, pour construire une vie. Sinon Ulysse ne serait pas venu. Sinon Christina ne serait pas venue. Sinon ils ne seraient pas là. C’est aussi simple que cela.

 

-Moi non plus, Christina, je ne suis pas libre.

-Pourquoi es-tu venu, alors ?

-Une phrase s’est allumée. Cette femme est la femme de ta vie. C’est tout.

 

Ulysse se lève. Il se rend dans les yeux marron de Christina. Christina ne dit rien. Dans ses yeux à elle, passe une espèce de voile opaque. Prends-le, ce voile, mon garçon ! Il est magnifique et peut-être ne le croiseras-tu plus jamais. Ce voile-là, derrière toutes les limites, dit des paroles comme : Imbécile, tu penses vraiment que je suis venue pour rien ? Tu penses vraiment que je suis insensible à ta vie, à la façon dont tu parles, à tes idées, à tes lumières, à tes désirs, à ton chemin ? Tu penses vraiment qu’au fond de moi il n’y a rien qui crie, hurle et se bat ? Tu penses vraiment que je suis là sans t’aimer jusqu’aux étoiles ? Et ce voile-là termine toujours son discours par la répétition du premier mot : imbécile. Parce que oui, les hommes sont des imbéciles. Ils s’imaginent qu’une femme ne possède qu’un corps pour signifier son amour. Ulysse regarde par la fenêtre l’endroit rouge où, il y a longtemps, il a perdu une femme. Celle qu’il aura aimée jusqu’à la maladie des étoiles et des nombres infinis. A moins que cette femme-là ne fut qu’une sirène. Une sirène, femme dont les yeux attirent, entraînent, aspirent, mangent et recrachent sur la plage bien plus qu’un cadavre : un homme blessé. Ulysse regarde Christina.

 

-Je te désire.

-Non.

-Si. Je te désire. Avant cela, nous ne pourrons pas nous parler. Avant cela, nos mots ne seront que des mensonges. Viens.

 

Christina regarde Ulysse. Longtemps. Comme un oiseau regarde, dose, inspecte la justesse en face de lui pour y chercher les ombres et les clartés. Alors, Christina lit dans les yeux d’Ulysse une tache qui ressemble vraiment à un chemin, un parcours, une vie. Alors, ils sont sortis de la chambre noire. Ils sont allés dans la chambre 2. Ils ont éteint toute la lumière et allumé grande la nuit. Et là, oui, Christina a bien voulu qu’Ulysse, derrière ses blessures de guerre, découvre le petit grain de beauté sur son épaule gauche. Et beaucoup plus. Mais, chut !

 

Personne au monde, jamais, ne fit aussi maladroitement l’amour qu’Ulysse et Christina cette nuit-là. Mais le vent, parfois, raconte que donner et accueillir, même pour une lézarde abstraite, comporte beaucoup de sagesse. Car oui, après cela, enfin, on peut parler vraiment. Parole d’Evangile selon le Saint-Bon-Sens du vent. Verset IX pour les jours de pluie.

 

-Personne n’est libre, Christina. Il y a toujours quelqu’un d’autre à l’intérieur de nous. Quelqu’un qui nous empêche d’aimer. Quelqu’un qui nous empêche de nous laisser aimer. Quelqu’un d’autre.

 

Ils se sont regardés dans le miroir de la chambre 2. Ils se sont trouvés beaux. Ils ont quitté l’hôtel. Ils ont roulé sur deux boulevards et ont rejoint le Pain Quotidien de l’avenue Louise. Ils se sont assis, face à face et ils ont commandé deux déjeuners français. De la poche de son blouson, Ulysse a sorti une légende. Quelques lignes de sagesse. Il a dit :

 

-Il n’y a qu’un seul peintre au monde qui ait compris l’amour, Christina. C’est Van Gogh.

 

Ulysse laisse filer une main autour de sa tasse de café. On le découvre sensible comme du papier de riz.

 

-Tous les hommes et les femmes du monde devraient un jour s’arrêter devant une toile de Van Gogh, Christina. On est là, devant tout l’or du monde. On ne peut pas toucher cette toile, ni du bout des lèvres, ni d’un cil, ni d’un soupir. Sans quoi, mille gardiens, surgis de nulle part, viendraient entre la toile et nous, casser, couper, trancher, castrer le rêve. Tu es comme une toile de Van Gogh, Christina. T’approcher de trop près, c’est risquer de réveiller mille gardiens. Parce qu’aimer et se laisser aimer, c’est toujours voir surgir mille gardiens. Je t’aime comme une toile dont personne ne connaît la valeur, une toile de Van Gogh. Parce qu’une toile de Van Gogh est le seul instant du monde capable d’avoir copié la vraie lumière du soleil, sa vraie chaleur. Je te demande de me croire.

 

Quelques heures de silence sont passées. Ensuite Christina a dit :

 

-Je t’aime d’abord avec la tête, Ulysse. Les femmes ont beau avoir écrit cette phrase dans tous les sens, dans cent mille magazines, dans des millions de livres, il est utile de la répéter. D’abord avec la tête, Ulysse…

-Je le sais. Mais tout ce temps où les hommes complotent à faire tourner vos têtes, leurs mots peuvent n’être que des mensonges. Certains hommes passent leur vie à cela : comploter à faire tourner la tête des femmes. Seulement, ces jeux-là, c’est faire tourner la tête dans un sens… mais aussi dans l’autre, Christina.

-Tu n’as rien compris, Ulysse ! On aime bien ça, nous, cette période où les hommes nous apportent -avec des fleurs, des compliments, des attentions- des médicaments contre nos solitudes, nos peurs et nos vides ! Ces périodes peuvent durer très longtemps, pour nous. Plus ces périodes sont longues, plus nous les aimons !

-Et si je te faisais la promesse que ces périodes durent une vie, Christina ? Une vie. Pour qu’en sécurité tu te sentes libre, mais entourée. J’ai mille forces à te partager. Mille blessures à te confier aussi. Des milliards de cieux à comprendre avec toi. Mille deuils à déposer dans tes mains pour que tu en prennes soin de jour comme de nuit. J’ai surtout à tenter la clé du bonheur : apprendre à ne plus me méfier d’une femme.

 

Ce matin la vie décide de se faire toute jolie. Elle glisse, la vie, ses doigts tout fins jusqu’à la pointe de ses cheveux. Elle met des habits neufs. Elle passe autour de son cou un foulard doux. La vie met des souliers bleus et un chemisier blanc. La vie s’agenouille devant l’espace. La vie refait ses lacets. Il y a des jours comme ça. Ulysse et Christina marchent dans le grand cimetière de la ville. Ils marchent doucement, côte à côte. Parfois les yeux de l’un croisent les yeux de l’autre. Mais furtivement. Christina danse sur la bordure de la grande allée verte. Ses petits bras d’oiseau dessinent une ligne horizontale. Son dos, droit, presque tendu vers le ciel raconte des histoires muettes qui parlent du bonheur, du bonheur de l’instant. Heureux qui comme Ulysse a fait un long voyage, a entendu revenir la voix pour la millième fois : cette femme est la femme de ma vie. La voix explose sa lumière : Danse, Christina ! Danse, ma Christina, au milieu de tes phrases jolies ! Danse ! Oui, danse ! A l’intérieur de moi se préparent déjà des collections de mots doux que je ne réserverai qu’à toi. Des mots pour dire : j’ai aimé mille femmes, je veux que tu le saches, Christina ; de ces voyages entre haines et désirs, entre désirs et haines, je veux que tu le saches, j’ai croisé les sirènes ; j’ai suffoqué sous les ouragans ; j’ai connu des douleurs comme jamais je n’aurais imaginé pouvoir toucher des douleurs ; j’ai tué des hommes et des femmes ; j’ai marché sur la beauté du monde, les fleurs, les rêves, les possibles. Danse, Christina, sur la bordure ! Reste encore quelques poussières d’étoiles. Laisse-moi te regarder. Cette image ne dure qu’un instant. Mais au bout de tes doigts, de tes doigts qui caressent le vent, là, juste devant moi, si tu danses, quand tu danses, je veux déposer ma vie. Ma vie, je dis, ma vie, Christina.

 

-Christina ?

-Je te croyais guéri de moi, Ulysse.

-J’aurais triché si je l’étais.

-Dis-moi, Ulysse… Que veut dire : cette femme est la femme de ma vie ?

 

Les femmes habitent la lumière. Elles survivent en overdose d’ombre et de clarté. Leurs intensités changent d’un instant à l’autre. On pense qu’elles dansent. Ce ne sont que des instants de réflexion. Elles habitent la lumière et cette lumière se joue des hommes comme d’un miroir. Elles réfléchissent. Elles protègent comme des louves leur mystère. Que veut dire : cette femme est la femme de ma vie ? Il faudrait mille ans à Ulysse pour répondre à la question de Christina. Mille ans. Cent livres. Cent toiles. Cent films. Cent nuits d’amour. Cent abandons. Cent retours.

 

-Je vais te répondre, Christina. C’est tout simple. Presque tout bête. Mais on peut, parfois, être tout bête, tout simple.

 

Ulysse tend les mains vers Christina et Christina vient dans les mains d’Ulysse. Au milieu du grand cimetière de la ville, l’homme glisse le front contre le cou de femme. Ulysse murmure :

 

-Je veux te rendre heureuse, Christina. C’est ça, la femme d’une vie.

 

Alors, entre leurs deux cœurs, par la passerelle, oui, la passerelle de l’immeuble Belgacom, celle qui donne le vertige, celle qui offre des tremblements, sont passées des dizaines et des dizaines d’invisibles perruches. Car les plus beaux oiseaux sont ceux que l’on ne voit pas, sont ceux que l’on s’échange, là, secrètement, loin du monde, au cœur à cœur, l’un contre l’autre, avec des larmes et des sourires et encore des larmes qui roulent là, oui, jusqu’aux lèvres et donnent à la vie ce petit goût salé que jamais, oh non !, jamais on n’aurait imaginé.

 

-Je t’aime, Christina.

 

Mais ce sont les perruches invisibles qui le disent. A l’intérieur des cœurs, ça roule, ça bouge. De l’un à l’autre, les oiseaux voyagent, circulaires, abstraits. Les oiseaux disent qu’ils n’ont même pas envie de faire l’amour. Qu’ici, ce n’est même pas tant une question de Désir. Ici, c’est la Présence. Ici, c’est la Main. Ici, c’est le Projet. Ici, c’est la Clarté de deux vies qui se touchent et qui, pour se toucher, auront attendu soixante-cinq années dans l’histoire du Monde et des étoiles. Mais…

 

Ici, on parle des tours de l’immeuble Belgacom qui, l’une contre l’autre, sans passerelle, se touchent, se confondent, de haut en bas, de bas en haut. Parce que le secret, oui, l’ultime secret du bonheur, ce n’est pas que les tours se méfient l’une de l’autre. Le secret, c’est qu’un jour, un soir, un matin, ces tours s’offrent l’une à l’autre. Que ces tours défassent les lacets de leurs peurs. Qu’elles puissent avancer, donner, s’ouvrir, libres de tout vent. Libres de tout gardien. La passerelle devient le cœur. La passerelle devient le regard. La passerelle devient la main. La passerelle devient le doigt. La passerelle devient une vie. Une vie proposée. Une vie accueillie. Et là, dans le cimetière de la ville, au milieu de la grande allée verte, un seul cœur vient de naître. Un seul. C’est la loi d’exister.

 

Au plus proche, il n’y a jamais de gardien. Entre Van Gogh et ses toiles personne n’aurait osé venir pour arrêter, corriger, redresser, empêcher le mouvement. Ce n’est qu’après, lorsque tout le monde jalouse la lumière, qu’on place des distances et des gardiens. A l’heure où Van Gogh s’est autorisé à copier la lumière « qui » se souciait de lui ? Absolument personne. Il a bien fait, Van Gogh, de peindre sans qu’on lui touche la main. Il lui a fallu du temps pour la trouver cette lumière-là. Mais sans les ombres qui ont précédé, sans le plongeon dans le Désir, en toute émancipation, jamais, jamais sur la planète quelqu’un n’aurait capturé ainsi la lumière jusqu’à l’eau du soleil. Jamais.

 

Alors, Christina et Ulysse se sont embrassés. Avec leurs lèvres douces. Afin de se dire tous leurs secrets. Et là, ce ne sont plus des oiseaux qui passent, mais des frissons. Des frissons multicolores qui inondent les soupirs de mille sérénités. Des frissons qui inondent les yeux de cristal et de larmes. Avec leurs lèvres, Ulysse et Christina se sont dits ces murmures parmi les plus beaux : Je te promets que plus jamais tu n’auras froid. Plus jamais. Parce que j’ai tellement besoin de toi que jamais, oh non jamais !, je ne détacherai mes lèvres de ce baiser-là. Jamais je ne guérirai du besoin de tes lèvres sur mes lèvres. Jamais je ne guérirai du besoin de ta présence tout contre la mienne. Non pas pour le meilleur ou le pire, mais pour le plus beau. Le plus beau, tu entends.

 

C’est Ulysse qui a conclu le baiser. Il a regardé les yeux de Christina. Il a glissé ses pouces sur les joues de la femme. Il a pleuré en regardant ce visage très loin au fond de ses yeux marron. Ulysse a dit ces couleurs qu’on ne donne qu’à une seule femme dans toute une vie. Ulysse a dit :

 

-Christina, Je n’ai jamais cru que tu puisses exister vraiment. Mais, je dois me rendre. Abattre mes forteresses. Déposer mes armes. Ouvrir toutes grandes les portes de mon château. Je veux, je voudrais, non, je désire, je désirerais, non, je souhaite, je te demande, j’accepte qu’un jour, oui, j’accepte et je te demande qu’un jour, oui, dans longtemps, ce soit toi qui, oui, ce soit toi, s’il te plaît, ce soit toi, Christina, qui me fermes les yeux.

 

Bruxelles se fiche pas mal de cet instant-là car, dans les villes, on ne commet jamais que de vagues potins inutiles. Pourtant, sous Ulysse et Christina, tout l’avenir du monde se trouve inscrit sur quelques centimètres carrés de bitume. Que veut dire le vent ? Le vent veut dire que l’avenir du monde se trouve là, inscrit sous les chaussures bleu ciel de Christina. Parce que les chaussures bleu ciel de Christina se dressent lentement sur leurs pointes. Très lentement. L’instant est grave comme une migration. Le vent veut dire par là que le visage de Christina est en train de monter vers celui d’Ulysse. Et ce petit mouvement d’aile de papillon, bordel, ça veut dire que Christina est là. Elle accepte de rentrer dans la vie d’Ulysse ! Demain, dans les journaux on n’en parlera pas. Et pourtant, si plus personne ne se battait pour écrire l’histoire de la vie à quoi servirait-il de construire des villes, des routes et des maisons ?

 

-Je t’aime, Ulysse. Quels que soient les gardiens qu’il me faudra gommer, je les gommerai.

 

Selon les statistiques du vent, à Bruxelles l’amour s’abat sur 330 couples à la seconde. Les amours de Bruxelles sont innombrables. Comme sa lumière. Comme ses perruches. Comme ses étoiles. Comme ses maisons. Comme les soucis que les humains se fabriquent lorsqu’ils tombent amoureux. Tomber, comme on tombe sur un caillou. Tomber, comme on vacille, tournoie et saute dans le vide. Tomber… On n’écoute jamais assez ce vent d’Est lorsqu’il prononce cette parole selon son Saint-Bon-Sens : on tombe toujours amoureux de la bonne personne, au bon moment. Car on trébuche toujours sur la seule âme capable de nous guider vers l’autre côté d’une rivière. On n’est jamais libre. Parce qu’on se garde. Parce qu’on se méfie. Parce qu’on a peur. Ce soir, à l’insu d’une ville endormie, les tours turquoise de l’immeuble Belgacom s’encouragent à accomplir une spirale vers la Lune. Elles s’approchent. Elles se touchent. Elles s’enlacent. Elles dessinent une symbiose. L’une pénètre l’autre. Bien sûr, la symbiose ne se fait pas sans éclat. Bien sûr les humains sont de verre. Mais là, enroulées, tressées, dressées, tissées, belles, fières et attentives, les deux tours ressemblent au mouvement d’un horizon pur. A cet instant précis, Ulysse et Christina boivent un verre de silence dans leurs confiances et leurs secrets. La ville et la vie sont très douces. Et le temps passe très vite.

 

-Mon poète…

-Mon étoile aux paroles toutes jolies…

 

Et tout fut beau, pareil à la douceur échappée de deux vies qui s’attirent et se frôlent et se touchent et se trouvent et se glissent et se lissent et se lovent et se veulent. Vers la plus haute étoile cachée derrière toute étoile.

 

 

 

 

Ó Benoît Coppée, La passerelle, La Libre Belgique, 2003.

 

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Commentaires

Merci pour ta poésie... çà réchauffe les yeux, çà allume le coeur, çà ouvre les rêves...

Écrit par : Bénédicte | 14/01/2007

Le danseur Hier j'écoutais la chanson "le danseur" de Fancis Cabrel et elle me faisait penser à quelque chose de déjà entendu, déjà vu, déjà lu et c'était cette nouvelle...

Écrit par : véronique | 08/09/2007

Hello,
merci pour ce très beau texte.

Olivia

Écrit par : maison écologique | 14/12/2011

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