20/12/2006

Les blessures inutiles -2002-

Les blessures inutiles

 

 

Lionel connaît la prison. Il a vécu ces endroits, de l’enfance à l’âge des adultes. Les galaxies de six mètres carrés. Les firmaments d’un mur. En même temps que d’autres enfants. En même temps que d’autres adultes. Côte à côte, Lionel, millionième station le long de l’autoroute de l’oubli.

Lionel, les odeurs de la prison, elles sont restées gravées dans ses yeux. Ce sont des odeurs d’oreillers mille fois transmis de visage en visage. Odeurs d’oreillers. Pour ceux à qui il est utile de tout expliquer, on trouve ces odeurs tout contre les doudous d’enfance. Voici les odeurs de la prison tout entière. Des odeurs de nuits, pendant des années, à vivre tout seul, dégrafé de l’histoire des vivants, décroché du flux, absurde détail. L’autoroute de l’oubli. Lionel raconte ces choses qu’on a du mal à comprendre avec des aigles dans les yeux : dans la prison, tu restes un oiseau avec de grandes ailes, mais tu ne peux voler que contre ton corps. Et Lionel invite un silence. Tu es comme une mouche, dit-il, affolée, tremble-t-il, dans une boîte d’allumettes, bzzz, bzzz. Lorsqu’il parle de la boîte d’allumettes, Lionel éclaire des limites. Il allume surtout du non-sens derrière ses yeux. Parce que les limites réveillent toujours quelque chose — mais quoi ? — : une porte. Il y a toujours une porte, oui. Il y a toujours une porte, redit Lionel, l’homme aux trois colères dans chacun de ses poings. Mais cette porte est toujours une porte fermée. Là, dans la prison, il n’y a pas de poignée. Juste des rivets. Un tout petit hublot. Cette porte est une sentence. Cette porte est un attentat sans cesse possible. Une menace comme tous les avions du monde qui peuvent plonger, descendre du ciel et venir, pénétrer, déchirer, déchiqueter ton cœur en poussières d’étoiles. Cette porte, mille personnes en détiennent la clé. Peut-être dix mille. Peut-être cent mille personnes. Des millions de mains possèdent la clé de cette porte, mais face à elle, du côté où il n’y a pas de serrure, on est tellement seul. Tellement seul à attendre. Tellement seul à compter, numéroter, doser, surveiller les battements de son cœur unique. On regarde aussi, très souvent tu sais, les extrasystoles, ces pauses où l’on craint que le cœur ne s’arrête. On surveille l’instant où le sommeil va venir. On a si peur d’y plonger dans le sommeil. On redoute, en fait, d’oublier de respirer. Alors, on dort peu. Alors, on ne dort pas. Jamais. En prison. Et parfois, dans la nuit, on crie « Maman » ou « Papa ». Mais surtout « Maman ». Surtout ça. Tous les amis de Lionel pourront le dire. Avec Lionel, tout contre Lionel, la main dans la main de Lionel. Oui, dans la boîte d’allumettes, derrière la grande porte, tout seul, on crie, on étouffe, on beugle, on psalmodie « Maman, Maman, Maman… »

 

À sa sortie de prison, Lionel est devenu mon mari. J’ai été une mère pour lui. Ensuite une petite fille. Aujourd’hui, j’essaie d’être sa femme. Quinze années de combat, côte à côte, à récupérer quelque chose qui ressemble à de l’aisance, une forme de sourire. Nous avons deux enfants : Laure et Hanna. Je regarde Lionel dans le jardin de notre maison. Dans sa veste rouge, il répare le toit du poulailler avec un voisin. Après sa sortie, Lionel a compté trois ans avant de pouvoir me faire l’amour. Je dis « me faire l’amour », c’est-à-dire autre chose qu’un jet d’étoiles abstraites au milieu de ruines. Lionel n’était plus un homme. Il était une boule de haine incomprise. Il était devenu incapable de réchauffer, de prendre, d’accepter. Incapable. Il venait dans mon ventre, ensuite, il avait peur de mourir. Très peur. Silencieusement, il pleurait pendant des minutes longues comme des messes intimes que nous célébrions à deux, dans la nuit, sous la lune. Lionel connaît. Ensuite, Lionel est devenu furieux. Il voulait prendre le contrôle de tout. Me donner des ordres. Savoir où j’allais, tout le temps, en même temps qu’il allait et venait sans jamais me confier la moindre explication. J’ai perdu Lionel pendant des années. Il se battait avec d’anciennes images. J’étais un sac de sable pour le boxeur. J’étais en travers de sa route. Pourtant, j’étais indispensable. Les murs de jadis étaient devenus des murs humains. Lionel devait les casser eux aussi, pour réapprendre à vivre. Les casser pour désapprendre la mort. J’ai toujours compris cette nécessité dans la lame de ses yeux. Aujourd’hui, après ce chemin, j’essaie d’être une femme, à ses côtés. Mais la prison reste. Toujours. Lionel connaît. La prison est inscrite à jamais. Comme un viol que l’on aurait subi un jour, canon froid de fusil mitrailleur dans le vagin... Ce sont des mots crus de femme pour un peu expliquer des choses qu’on n’explique jamais et qui concernent Lionel, sa vie, toute sa vie. Des mots crus pour essayer de tenter, peut-être, de pouvoir expliquer. Peut-être. La prison. Un canon froid de fusil mitrailleur. Des années.

 

Il n’est pas utile de faire mourir plus loin.

 

On respire. On enlève la poussière de cette phrase maudite. On se repose. On souffle. Lionel a terminé le toit. Le voisin est parti. Lionel reste sur le poulailler. Dans sa veste rouge, il regarde les jardins alentour. Certainement se raconte-t-il une histoire ou quelque chose qui ressemble à une ouverture. Je traverse le jardin. Je monte l’échelle. Je prends sa main. En même temps qu’une très grande blessure, Lionel a reçu une très grande sensibilité. Il parle avec des mots d’ange, des mots forts, des mots pleins, comme s’il avait « tout compris sur tout », c’est-à-dire « rien sur rien ». Derrière les mots de Lionel, on peut voir des horizons vastes et lumineux. Des mots comme des œuvres d’art. À cinquante ans, Lionel me regarde. Il ose ses yeux dans mes yeux. Il dit des phrases bleues. Des phrases comme : Nous sommes tous prisonniers, Lou. Prisonniers de la terre. Tous dans le couloir de la mort. Prisonniers de nos vies. Nous ne connaissons ni le jour ni l’instant. Nous sommes tous en suspens, tous en attente. Mais moi, aujourd’hui, j’ai pu réaliser un rêve : réparer un toit. Avec mes mains, ma sueur, mes muscles, mon désir, mes outils, mon temps. Avec des vis et un marteau. Avec une forme d’amour. Et cela suffit, Lou, à rendre un homme heureux. Vraiment. Être responsable d’un petit carré de terre sur la planète. C’est tout. La mort viendra nous arracher, demain, dans dix ans. Nous sommes en suspens comme le sont les oiseaux du ciel. Mais nous pouvons faire pousser des projets. Si petits soient-ils, si infimes, si minuscules… C’est la seule différence. Je crois en Dieu, Lou, comme une force calme à l’intérieur de nous qui nous pousse à rendre une maison jolie, quelques brins d’herbe accueillants, un dîner simple et sobre… C’est ma seule croyance. Lionel serre très fort ma main. J’entends d’autres mots comme une chanson pure. On n’ouvrira jamais la porte du ciel. Mais la porte du ciel est infinie. Infinie… C’est pour cela qu’il est possible de vivre ici. Lionel se tait. Quelques secondes. Et impossible de vivre là-bas... Je redis « impossible ». Tu me crois, Lou ?

 

Je décide de ne pas répondre à Lionel. Il y a des silences qui ne concernent que nous. Je passe une main dans ses cheveux. Des larmes battent au seuil de ses yeux. Dans le silence, mes mains disent : Lionel, si tu savais comme je t’aime... On risque bien de se demander longtemps si ce monde vaut la peine… Des millions d’hommes et de femmes, un jour, t’ont violé, chaque jour et chaque nuit de très nombreuses années… Si ces hommes et ces femmes savaient nos combats, ce que nos corps ont dû réapprendre, nos nuits entières à recoudre le monde, le possible, la toile… Les années… Toutes ces années… Si ces hommes et ces femmes savaient… Il n’y a peut-être qu’un seul endroit où l’on puisse accomplir de belles choses sur terre. Je parle d’être dans les bras de celui ou celle qu’on aime… Si ces hommes et ces femmes savaient… Pfff, Lionel, je pleure aussi maintenant. Viens, mon Royaume, viens, mon petit garçon, mon tout grand homme courageux, viens. Nous pouvons nous dire ces choses aujourd’hui. Viens, mon espace, mon souffle, ma liberté, ma force, mon élan. Viens, Lionel. Viens, là, dans mes bras, on va regarder les oiseaux, les arbres, les rayons du soleil, les feuilles rousses et le bleu tout contre les nuages. Viens, mon âme. Viens, mon mari. Viens. Viens là, tout près de moi, tout contre moi. Mais viens, bordel, viens ! Viens, Lionel!

 

Ó Benoît Coppée, Le couloir de la mort, Collectif, Editions Memor, 2002.

 

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Commentaires

émotion mon visage est tout couvert de l'armes (j'ai pas fait exprès celle-là)ce fut c'est vrai, ma seule arme devant les regards réprobateurs d'un papa si absent qui faisait souvent des reproches quand il revenait, après souvent trois semaines)
Lionel me fait mal mais me fait baume au coeur je suis heureuse de le sentir réchauffé de l'amour de Lou

Écrit par : lemonnier françoise | 11/10/2007

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Écrit par : SLEELONHEMY | 02/02/2012

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