20/12/2006

Sarah est partie ! -2005-

Sarah est partie !

 

 

Sarah est partie. Elle a pris ma tête entre ses mains. Elle a posé son visage contre mon visage. Elle a serré ma tête contre son cou. Elle a frôlé son regard contre mes yeux. Ensuite, Sarah est partie. Mais juste avant de partir, elle a dit :

 

-Et tous ces camions…

 

Elle a pris son sac. Elle est descendue de ma voiture bleue. Elle a rejoint sa voiture verte. Sarah est partie.

 

-Tu pars, hein !?

-Et tous ces camions…

 

Je voulais l’embrasser sur ses lèvres comme d’habitude. Mais je sentais bien que Sarah dessinait des petits mouvements pour éviter que je la touche trop longtemps.

 

-Tu pars, hein !?

-Mais non, tu vois bien que je ne pars pas… Je suis là…

-Tu pars, hein !?

 

Ensuite Sarah a dit :

 

-Et tous ces camions…

 

Et juste après elle est partie. Elle a pris son sac. Elle est descendue de ma voiture bleue. Elle a rejoint sa voiture verte. Sarah est partie. Je n’y comprends rien. Sur le bord de l’autoroute, je regarde Sarah monter dans sa voiture. Aire de repos. Bierges. 21:55. Il fait tout noir. Solution A, Sarah est partie. Solution B, Sarah fait semblant de partir. Solution C, pas de solution C. Je dispose d’une seconde pour comprendre et pour réagir. Sarah ferme la porte de sa voiture. Elle allume le moteur. Sarah est partie. Je ne bouge pas. Je me dis qu’elle va descendre de sa voiture. Qu’elle va revenir. Parler encore un peu. Mais non. La voiture verte de Sarah s’avance sur l’aire de repos. Bierges. 21:55. Doucement. Il fait tout noir. Les phares de sa voiture éclairent très loin.

 

-Et tous ces camions…

 

J’aimerais qu’ils me laissent tranquille, tous ces camions ! Ils passent juste derrière la voiture de Sarah ! Sur l’autoroute ! Ils font trop de bruit ! Ils me déconcentrent de la vie, les camions ! Ils inscrivent dans l’oblongue nuit d’imbéciles lignes rouges et jaunes, les camions ! Elles brûlent trop fort mes yeux, ces imbéciles lignes rouges et jaunes que les camions déposent ! J’en perds Sarah. Sarah est partie. Voilà. Je ne vois plus que les deux petits phares rouges de sa voiture verte. Solution A, Sarah va s’arrêter. Solution B, Sarah va faire marche arrière. Solution C, Sarah va revenir. Parce que Sarah n’avait pas fini de m’embrasser. Parce que je n’avais pas fini d’embrasser Sarah. Nous avions encore des mots rouges à nous dire dans le cou, les lobes de l’oreille -où c’est toujours tout doux-, les yeux et les mains chaudes !

 

-Et tous ces camions…

 

Sarah est partie à cause des camions. Clac. Ma vie bascule à cause des camions. Clac. Ma vie bascule à cause de ces centaines de milliers de camions qui passent sur l’autoroute entre Namur et Bruxelles à la hauteur de Bierges à 21 :55. Je n’y comprends rien. Sarah m’avait dit avec beaucoup de douceur :

 

-Je t’aime…

 

Alors, je m’étais approché d’elle pour l’embrasser comme avant, comme lors du baiser dans la petite ruelle noire, le long baiser infini. C’est alors que j’ai senti Sarah mettre un peu de distance entre mon baiser et ses lèvres. J’ai dit :

 

-Tu pars, hein !?

-Mais non, tu vois bien que je ne pars pas… Je suis là…

-Tu pars, hein !?

 

Et ensuite elle a dit :

 

-Et tous ces camions…

 

Et juste après, Sarah est partie. Mais le début, c’était « je t’aime » ! Je n’y comprends rien. Sarah est partie. Solution A, j’aurais dû sortir de ma voiture et l’empêcher d’ouvrir la portière de sa voiture. Solution B, j’aurais dû me jeter devant sa voiture, mettre mes bras en croix et l’empêcher de monter sur l’autoroute. Solution C, je ne sais pas. Tout s’est passé tellement vite. C’est à cause des camions. Le temps d’imprimer sur mes yeux l’image d’un camion, un énorme bloc gris, zoup, Sarah était partie.

 

-J’ai envie de vivre avec toi, Sarah.

-Comment peux-tu être sûr de toi ?

 

Quand elle pose des questions tragiques, Sarah raidit toujours un peu son dos. Elle a regardé l’aire de repos de Bierges, la nuit et les étoiles, à travers la vitre de ma voiture bleue. Sarah pleurait. J’ai répondu à Sarah que je n’étais sûr de rien. Que, juste, les deux mains sur mon volant, je sentais le « désir » de vivre avec elle. Que je m’accrochais à ce désir-là, cette voix-là, ce souffle ténu-là, ce presque rien-là. J’ai répondu à Sarah que, dans mon ventre, hurlaient des cris d’enfants, des aquarelles, des vélos, des poèmes et des promenades le long de la Meuse et de la Sambre avec des oiseaux qui plongent dans le soleil. J’ai répondu à Sarah que, dans mes mains, j’avais envie de voir ses doigts chaque jour pour caresser sa peau jolie, ses paupières et ses joues. J’ai redit à Sarah que je n’étais sûr de rien. Mais Sarah m’a redit que ma maison était très lointaine de la sienne. Et qu’entre mon pays et le sien il nous faudrait choisir. Que ce serait un choix impossible. Parce que nous aimions l’un et l’autre nos maisons. Que l’un de nous deux devrait se trouver un nouveau travail. Que l’un de nous deux devrait quitter son pays, son territoire, son château, sa famille, ses amis. Que c’était très dur, ça. Que ça lui donnait beaucoup de peur. Sarah est partie. Elle a pris ma tête entre ses mains. Elle a posé son visage contre mon visage. Elle a serré ma tête contre son cou. Elle a frôlé son regard contre mes yeux. Sarah est partie. Mais juste avant de partir, elle a dit :

 

-Et tous ces camions…

 

Je suis là. Seul. Sur le rebord du pont. Sarah est partie. Je regarde les camions. Sur l’autoroute, ils passent. Sous moi. Certains vont à Bruxelles, le Nord. D’autres vont à Namur, le Sud. Je suis debout sur le rebord du pont. Les camions chantent des chansons de cuivre et de métal. Les longues lignes rouges et jaunes que leurs phares dessinent racontent des histoires difficiles à comprendre. Ce soir, dans la nuit -aire de repos de Bierges- j’ai demandé Sarah en mariage. J’ai ouvert ma demande en disant : « J’ai envie de vivre avec toi, Sarah ». Et Sarah a fermé ma demande en disant : « Et tous ces camions… » Et puis, elle est partie. Je n’y comprends rien. Sarah est partie. Je suis là. Seul. Sur le rebord du pont. Sarah est partie. Vers Namur, sans doutes. Moi, je devrais repartir. Vers Bruxelles, assurément. Mais je ne bouge pas. Je suis debout sur le rebord du pont. Je regarde les camions qui passent. Sous moi. Je pleure. Et toutes mes larmes tombent sur tous les camions qui vont vers Namur.

 

-Et tous ces camions…

 

Je suis triste. Parce que c’était joli quand nous dessinions l’amour, Sarah et moi. Je suis triste. Parce que nous étions beaux quand nous nous regardions dans les vitrines de la ville, Sarah et moi. Son épaule avait la forme de ma main. Mon cœur avait la forme de ses yeux. Le bleu de mes silences avait la couleur bleue de ses songes. Et plein de choses jolies. Mais Sarah est partie. Je suis debout sur le rebord du pont. Alors, tous les camions de l’autoroute sont montés vers le ciel. Ils sont montés très haut. Les uns me frôlaient. Les autres me frôlaient aussi. De part et d’autre de moi, des centaines de milliers de camions sont passés. Ils sont venus me réchauffer les bras et le visage. Oh, j’aime l’odeur des camions quand ils rugissent et crissent comme des monstres ! Les camions sont montés vers le ciel. Très haut. Encore plus haut. Avec leurs phares rouges et jaunes, ils ont écrit des phrases dont je tairai le nom. L’un d’eux, le grand camion rouge à deux remorques blanches, a contourné toutes les étoiles. Il s’est arrêté un instant, très haut dans le ciel, dans la Constellation des Chances, comme s’il voulait regarder attentivement la Terre. Avec précaution. Avec prudence. La petite bille bleue et blanche. La Terre, une bille. Un œil. Ensuite, le grand camion rouge à deux remorques blanches a froncé les sourcils. Il a souri. Il a écrit dans l’Univers : « Ne crains rien ! » A cet instant, une voix dans mon dos a soufflé :

 

-Et tous ces camions…

 

Je me suis retourné. Une petite femme était là. Sur le pont. Belle comme un arc-en-ciel au bout des doigts. Une petite femme était là. Soyeuse et lumineuse. A regarder les camions dans le ciel. Il y avait dans son cœur et ses larmes : son pays, son territoire, son château, sa famille et ses amis. La petite femme a demandé : « As-tu, avec toi, dans ton cœur et tes larmes : ton pays, ton territoire, ton château, ta famille et tes amis ? » Au milieu des camions, au milieu de leurs longues phrases rouges et jaunes, j’ai regardé les yeux jolis de la petite femme. Et j’ai dit :

 

-Sarah, pour toi je mettrais le monde dans une étoile !

 

Et Sarah a souri. Sur son visage on a vu qu’elle n’avait plus peur.

 

Alors, nous avons plongé dans les bras l’un de l’autre. Pour longtemps. Pour la vie. Sur l’autoroute qui va de Bruxelles à Namur. A la hauteur de Bierges. Au milieu des camions multicolores. Dans le ciel noir de la plus haute nuit de tous les hivers du monde.

 

 

© Benoît Coppée, Sarah est partie ! Editions Chouette Province, 2005.

 

17:16 Écrit par quelques nouvelles dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

Je vous félicite pour votre exercice. c'est un vrai exercice d'écriture. Poursuivez

Écrit par : serrurier paris 5 | 21/07/2014

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